8.5/10La Maison muette

/ Critique - écrit par Kassad, le 05/12/2003
Notre verdict : 8.5/10 - C'est une maison bleue... (Ecrivez votre critique)

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John Burnside est poète et écossais de son état. La maison muette est son premier roman. Il vient juste d'être traduit en français alors qu'il a été publié pour la première fois en 1997. La politique des maisons d'éditions restera toujours mystérieuse à mes yeux. La rentrée littéraire fut surchargée (record historique avec 691 nouveaux titres), on serait tenté d'ajouter "comme d'habitude", mais on attend trois ans pour traduire un roman magistral mêlant horreur, réflexions philosophiques sur le langage, le réel et ses représentations, mais aussi sur notre condition d'être humain. Que ceux qui pensent que Matrix Revolutions constitue un traitement correct de ces sujets sortent de la salle ! Non, finalement je leur ordonne de lire La maison muette histoire qu'ils puissent reconsidérer leur jugement...

Ce roman mérite tout de même une mise en garde en bonne et due forme. Il ne s'agit pas d'horreur de roman de gare, et à côté de ce qui vous attend lors de la lecture de ce roman les pires passages de Stephen King ou de Bret Easton Ellis vous feront sûrement sourire. C'est pour cela que la citation qui suit est interdite de lecture aux mineurs, aux femmes enceintes et plus généralement à tous ceux qui voudraient me coller un procès pour avoir restitué leur repas sur le clavier de leur précieux ordinateur. Après une rencontre (étrange) avec la mère d'un enfant muet le "héros" le retrouve dans la cuisine : "Il ne cria pas, ne se débattit même pas, il se contenta de gémir un peu, sur la fin, tandis que je lui brisai les doigts un à un, le maintenant fermement par le bras et l'accompagnant dans sa chute...". Sachez d'une part que ce n'est rien à comparer du reste (c'est presque anecdotique dans le roman) et d'autre part que ce roman n'est pas non plus une simple compilation de ce qu'on peut écrire de pire.

Akbar le Moghol était un empereur dyslexique. Il était le bienheureux propriétaire de la plus riche collection de manuscrits du monde. Un jour il surprend une discussion entre ses conseillers. Est-ce qu'un enfant vient au monde doué de l'aptitude innée de la parole ? Ce don serait il équivalent à l'âme ? C'ar cest bien ce qui nous différencie des animaux : le langage. Et l'âme est innée... Oui mais comment se fait il qu'il y ait plusieurs langues alors ? Intrigué Akbar décide qu'il faut vérifier et fait construire une demeure dans laquelle il installe des serviteurs muets et y amène un certain nombre de nouveaux nés qui y sont élevés sans contact avec la parole...

Une bien belle histoire à raconter avant de border ses enfants n'est-ce pas ? Seulement si votre enfant est un psychopathe majeur en puissance ça pourrait lui donner envie de réaliser pour de vrai ce comte de fées. C'est le postulat de départ de Burnside. Le roman est le journal, écrit à la première personne, d'une dérive dans une psychopathie toujours plus grande. Le style, résolument clinique, aseptisé, ajoute au malaise lors la lecture. Le détachement du narrateur fait presque plus froid dans le dos que ses actes. On sent bien que ces derniers ne sont rien à comparer de ce qu'il pourrait faire...

Mais au delà de cette trame, Burnside s'attaque de front aux problèmes soulevés par le langage et le rôle de ce dernier dans la pensée. Inévitablement cela pousse à s'interroger sur la nature de l'humanité, de l'âme. C'est d'autant mieux fait que ces interrogations sont le fruit de la pensée d'un être qu'on aurait du mal à qualifier d'humain. Il y a une telle absence de sentiments, voire plus simplement de ressenti, dans ce qu'il écrit qu'on en arrive à le voir comme une machine. C'est là le paradoxe qui impulse une force impressionnante à ce roman : cette réflexion sur la condition humaine est faite par une qasi-machine. La mise en abyme est subtile et si vous arrivez à passer le filtre de l'horreur et du dégoût elle vous mènera plus loin que nombre d'essais philosophiques traitant du même sujet.

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