8/10Le Loup des steppes

/ Critique - écrit par Jade, le 21/12/2004
Notre verdict : 8/10 - Steppéfiant (Ecrivez votre critique)

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En 1927, lorsque Herman Hesse fait publier son Loup des Steppes, le contexte géopolitique européen n'est pas fameux. La première guerre mondiale a fait les ravages que l'on connaît, et l'on voit monter peu à peu une vague extrémiste dans plusieurs pays d'Europe, qui, propulsée par la crise de 29, mènera aux sinistres événements de 1939. Paradoxalement, les années 20 sont appelées les ‘années folles' : l'émancipation de la femme n'en est qu'à ses débuts et la musique folklorique populaire commence à animer tout les bals bourgeois des grandes capitales. On veut oublier les massacres de 14-18.

Herman Hesse, quant à lui, à déjà une cinquantaine d'années. Ex citoyen allemand, il est Suisse depuis 1917 et son anti-nationalisme tout comme ses écrits l'ont rendu célèbre.
On a souvent dit que le Loup des Steppes est le troisième volet d'une trilogie débutée en 1919 avec Demian suivi de Siddhârta en 1922, annonçant par ailleurs prématurément le mouvement absurde des années 50. Ces oeuvres ont effectivement comme thème général la place de l'Homme sur Terre, futur sujet de prédilection d'auteurs tels que Sartre, Adamo ou Camus. Cette affirmation n'est pas pour autant forcément vraie, car à la froideur du style et à l'optimisme de Hesse s'opposent entre autre le délire syntaxique d'un Ionesco et l'ironie désabusée d'un Beckett.

Harry Haller est un homme errant, qui hante la ville la nuit sans but précis tel une âme en peine. Il fuit la compagnie d'autrui et se compare lui-même volontiers à un loup des steppes, solitaire et sauvage. Néanmoins, son errance dissimule une réelle souffrance qui le taraude depuis des années et ne peut le quitter que lors des trop courts instants où il arrive à s'oublier lui-même, la plupart du temps à l'aide de substances plus ou moins licites. Grand érudit, jeune homme plein de promesses dans un lointain passé, il méprise aujourd'hui la société mondaine et les valeurs qu'elle induit, et pourtant se sent irrésistiblement attiré par elle.
Deux aspects d'une même personnalité ; le loup et l'homme s'opposent et s'affrontent continuellement, se font souffrir mutuellement. Dès que l'un prend le dessus sur l'autre, le combat reprend de plus belle, de telle manière que Harry n'a sa place ni dans la société ni dans sa solitude.
Un soir pourtant, alors qu'il rôde dans les rues de Paris, Harry se retrouve en possession d'un ‘Traité du Loup des Steppes', où son portrait psychologique est dépeint avec une telle précision que lui seul aurait pu l'écrire. Intrigué, il tentera d'en découvrir la provenance, et apprendra ainsi l'existence d'un Théâtre Magique, un mystérieux endroit où seuls les fous sont admis.
Peu après son étrange découverte, Harry rencontre Hermine, une jeune fille qui lui ressemble et ne lui ressemble pas, qui promet d'apprendre au loup et à l'homme qui vivent en Harry à cohabiter en paix. Elle ne pose qu'une seule condition : une fois son apprentissage terminé, il devra la tuer.

Le roman de Herman Hesse est d'une part un traité de philosophie pure. De nombreuses pages sont consacrées à Harry et à sa condition d'homme-loup. Au fil du temps, il réussira à atteindre une unité psychique, et ira même bien au-delà dans son accomplissement personnel. Les influences de Hesse sur le plan philosophique oscillent notamment entre Nietzsche, philosophe allemand de la fin du XIXeme, et Jung, psychanalyste émérite, élève dissident de Freud.

D'autre part, Le Loup des Steppes n'en reste pas moins une oeuvre littéraire, un roman à l'univers remarquablement ambigu. La narration à la première personne est un élément fondateur de cette incertitude constante. Les événements fantastiques parsemant le récit sont-ils l'oeuvre de l'esprit délirant (ou mythomane) de Harry Haller, comme nous incite à le croire un tiers narrateur dans un faux avant-propos ?
De même, la narration à plusieurs niveaux à de quoi perdre le lecteur dans la mesure où ce roman fait de multiples références à son auteur : le personnage d'Hermine, outre la ressemblance dans les prénoms, parle à un moment d'Herman, ami d'enfance de Harry. Hesse fait-il référence à lui-même ? Et surtout, les ressemblances biographiques entre Harry Haller et Herman Hesse sont-elles incidentes, ou plutôt l'un n'est-il pas le reflet de l'autre ?

En plus de ce rythme narratif plus que déstabilisant pour ce qui s'annonçait comme une oeuvre de pure réflexion, Le Loup des Steppes possède une atmosphère propre, bien sûr en partie issue du fond de l'oeuvre. Ainsi, dans un premier temps, le désespoir du héros face à sa condition entraîne le lecteur sur la piste d'une oeuvre tragique, où la fatalité à toujours raison des efforts désespérés d'un personnage pour échapper à son destin. Mais la deuxième partie, et notamment l'apparition d'Hermine, signe l'apparition du mysticisme et du fantastique dans l'histoire. Le final signifie par ailleurs la victoire de ce dernier, alors que tous les éléments prennent une cohérence certaine au fur et à mesure que la logique narrative devient incertaine. Cependant, même alors que le désordre prend des dimensions kafkaïennes, le style froid de Hesse reste fidèle à lui-même, au point que l'on sente son regard ironique et moqueur se poser sur le lecteur tout au fil du roman.

Herman Hesse est un auteur peu reconnu de nos jours. Son oeuvre aura pourtant significativement marqué la littérature de ce siècle, et son Loup des Steppes en est un brillant exemple.

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