"Imagine le silence. À la mesure de l'infini sidéral, du cristal insondable qui s'étend, là, de l'autre côté du hublot, océan de calme dont la Terre est pour l'heure la seule, la bruyante issue. Un noir silence où se propage jusqu'à nos humaines rétines l'éclat d'étoiles par myriades, volatilisées dans un fracas inaudible depuis des milliards d'années. Un silence trompeur dans un néant d'illusions."
La situation initiale de ce roman peut sembler pour le moins incongrue : isoler un homme dans l'espace, et plus précisément à bord de la station internationale, pour l'inciter à se pencher sur son passé et réfléchir à son avenir, tout en poursuivant sa mission d'astronaute pour le compte de son employeur. Une justification est fort heureusement avancée dès les premières pages : si cet homme, Caïn Keene, se retrouve ainsi esseulé, c'est parce que ses coéquipiers viennent tout juste de repartir à bord de la navette pour éviter un risque de contagion ; comme il manquait une place à bord, il se serait porté volontaire pour différer son retour sur Terre. Depuis, il attend la relève. Il se satisfait assez bien de cette situation, à vrai dire. Il avoue sa tendance à vouloir rester seul à l'occasion. Pour passer le temps, il se met à écrire. Ecrire est un moyen de s'évader sans avoir à connaître les désagréments d'une sortie dans l'espace, dit-il. Pour assouvir ce besoin, qu'il n'explique pas vraiment, il n'hésite pas à détourner un de ses ordinateurs de contrôle. Mais par où commencer ? Sa vie est un roman truffé d'anecdotes. Il opte pour le dernier fait marquant de sa vie. Il revient sur les circonstances du départ de ses coéquipiers. Parmi eux figure Chuck, son meilleur ami. Peu de temps après le départ de ce dernier, les deux hommes ont perdu le contact radio. Depuis, le Capcom persiste à minimiser l'incident mais Caïn n'est pas vraiment rassuré. Depuis le temps, il a appris à décrypter les messages qu'il reçoit, en prêtant attention aux intonations. Et là, il se fait un sang d'encre pour ses acolytes. Il imagine tous les scénarios possibles. Alors, pour évacuer cette tension, il se force à penser à autre chose. Il évoque son enfance : la complicité qui l'unissait à son grand-père, qui lui a transmis son goût pour l'aventure ; Louisa, son amour de jeunesse, dont il se souvient avec tendresse ; sa rivalité avec Al, son frère ennemi, qui est aujourd'hui son directeur de vol. De par le poste qu'il occupe, Al lui dicte son emploi du temps au quotidien. Il filtre les informations qui lui parviennent. Il assiste à ses entretiens familiaux. Al travaille dans l'ombre, pendant que Caïn accomplit les exploits. Et le public n'a d'yeux que pour l'astronaute. Il en a toujours été ainsi : Caïn accomplissant tout ce qu'Al se contente de désirer. Seulement cette fois-ci, la situation s'est bel et bien inversée. Caïn est en fâcheuse position. Son frère aîné le tient à sa merci et s'en accommode plutôt bien.
Le récit repose sur un enchaînement de phrases courtes et de phrases longues parfois étourdissant. Il oscille constamment entre poésie et journal de bord. Il souffre de longueurs inhérentes selon moi au thème de la réflexion sur soi. Il n'y a qu'un seul point de vue dans ce livre. Les dialogues sont assez rares. Le lecteur assiste à des révélations en cascade mais certains épisodes de sa vie auraient gagnés à être écourtés. Martine Mairal est contrainte d'agrémenter le récit de personnages secondaires, qu'elle fait intervenir au fil de la mission : Linda, la principale interlocutrice de l'astronaute, basée au sol ; Onofrío, le psychologue au service de la NASA Fort heureusement, le récit fourmille de néologismes et autres trouvailles littéraires toutes plus délicieuses les unes que les autres. Ainsi, Caïn est un "homo spatialus" qui "robinsonne" dans sa cabine, en attendant qu'un autre équipage vienne le relayer. Son auteur aborde l'univers du spatial sans aucun détour, se plie à ses codes de conduite et aux particularismes de son champ lexical. Elle insuffle ainsi à son roman une grande crédibilité. En fin d'ouvrage, elle dit avoir tenté de limiter les erreurs et les approximations et s'excuse par avance pour celles qui subsisteraient. Je ne crois pas qu'elles soient si nombreuses. Enfin, elle dote son personnage principal d'une personnalité bien ancrée. Il dégage cette aura propre aux hommes de l'espace. Parfois drôle, mais le plus souvent émouvant, il est également un homme du monde, influencé par de nombreuses cultures et de nombreux mythes. D'ailleurs, pour le décrire plus en avant, Martine Mairal n'hésite pas à se prêter au jeu des références : à la mythologie grecque (le parallèle avec Ulysse et son Odyssée est une constante du récit), à la Bible (les mésaventures de Caïn et Abel et celles de Urie le Hittite sont ainsi rappelées) et à la littérature moderne (et plus particulièrement au Voyage au bout de la nuit de Céline).
Loin de moi donne l'occasion de partager l'intimité de cet homme, que l'on découvre à la fois éloigné de son entourage familial et professionnel. Le lecteur partage ses doutes, ses craintes, ses secrets, ses souffrances. Il se lie d'amitié avec ses amis et se moque de ses ennemis. A force de solitude, Caïn en vient à regretter toutes sortes de détails de sa vie de terrien : les caresses du vent sur sa peau, l'odeur des effluves de rosée. Il se risque également à quelques réflexions autour de notre mode de vie actuel. Il avoue avoir voulu devenir un héros par crainte d'être un homme ordinaire. Et pourtant, malgré sa situation précaire, du haut de l'espace, il va vivre un tournant dans sa carrière d'astronaute et sa vie d'être humain. Il va prendre conscience que sa vie se déroule ailleurs, loin de lui. Lui qui admettra par la suite être devenu un astronaute, au détriment de ses rôles de mari et de père ; avoir voulu s'exiler, réaliser un rêve d'enfant au détriment de ceux de sa famille. Ulysse et lui ont commis le péché originel de s'éloigner de leur foyer. Que reste-t-il de son amour pour son épouse Bérénice (sa Pénélope) et ses enfants ? Y'a-t-il encore un avenir pour lui sur Terre à leurs côtés ? Cette quête intérieure se fera au détriment de sa mission, des objectifs fixés par son frère Al. Elle mettra un terme à ce "silence trompeur dans un néant d'illusions", qui caractérise son vécu à la perfection.
Sans être exempt de temps morts, ce livre dégage selon moi un charme réel. Tout n'y est pas passionnant, loin de là. Il réserve toutefois quelques bonnes surprises, qui méritent à coup sûr d'être découvertes. Loin de moi repose sur une histoire somme toute assez simple, qui se joue dans un théâtre d'exception.
"Nul n'a jamais ôté son casque dans l'espace pour écouter et nous annoncer si le silence y règne, ou si le cosmos est, comme notre bonne vieille planète surpeuplée et parasitée par les bruits de la vie, hanté par une rumeur surhumaine, l'écho infernal de tous les big-bangs de la création, ou des ondes sonores venues du fond des âges dont nous ne savons pas décoder les langages. Ce n'est pas l'envie qui m'en manque. Me dépouiller de mon harnachement et plonger, la tête la première, dans le ressac du grand vide, le velours tentateur de cette onde de jais translucide, pailletée de lumières pures, qui bat autour de la station. Céder à l'étreinte mortelle de l'univers."
Filipe []

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