9.5/10Livre de sang - Tome 1

/ Critique - écrit par Lestat, le 12/12/2004
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"I've seen the future of horror...his name is Clive Barker"

On prête cette déclaration à Stephen King, interloqué par le talent d'un jeune artiste anglais, un certain Clive Barker. Peintre, cinéaste, dramaturge et fondateur de plusieurs compagnies de théâtre dans l'underground londonien, Clive Barker commence par gagner sa vie au petit bonheur, que ce soit en vendant des dessins érotiques à un magazine SM ou en triomphant avec des pièces aux titres aussi évocateurs que Grünewald's Crucifixion ou Frankenstein in Love. De toutes ses vies, Clive Barker bâtira ce qui deviendront les tics constant de son oeuvre : absence de manichéisme, gore stylisé, univers compliqués et tortueux, sexualité hors normes, personnages androgynes et bestiaire indescriptible. Réalisateur de deux courts métrages, il change la face du cinéma d'horreur en 1987 en livrant Hellraiser, où entre scénario alambiqué et démons sadomasochistes se mêlent encore une fois les constantes barkeriennes. Des constantes en roue libre qui se heurteront hélas au monde cruel de la production pour ses deux autres longs métrages, l'inédit Cabale (Nightbreed) et le superbe Le Maître des Illusions. Toutefois, il ne s'agirait pas d'oublier qu'à la base, Clive Barker est avant tout un immense écrivain, ayant développé livre après livre une vision du fantastique qui, tout en s'inspirant des grands classiques, Edgar Poe en tête, a fini par lui devenir propre. A croire que cet Anglais s'aventure en des terres où personne n'ose lui emboîter le pas. C'est en 1984 que Barker entre dans la littérature, en publiant six recueils de nouvelles, certaines imparfaites, rédigées dans l'urgence, formant au final un tout, le Livre de Sang.

Le Livre de Sang a un nom : il s'appelle Simon Mc Neal, médium bidon qui a provoqué l'Au Delà une fois de trop. Cette fois, les Morts ne le laisseront pas en paix et ne vont faire que ce qu'ils désirent le plus : raconter leurs histoires, en lettres de sang, sur la chair même de Simon. Des histoires tour à tour hystériques, amusantes, émouvantes ou profondément dérangeantes. Pour ce premier volume, Clive Barker varie les styles avec un brio qui ne doit être que diabolique. Ces histoires, les voici.

Le Train de l'Abattoir, nouvelle sombre et gore où Barker montre son goût pour les bestiaires difformes, en s'intéressant aux Pères Fondateurs de New York. Curieusement c'est l'ombre d'un Lovecraft que l'on peut sentir planer sur cette histoire, écrivain que Barker n'a pourtant jamais porté dans son coeur. Jack et le Cacophone, où un démon maladroit tente de faire tomber dans la folie un humain qui s'avèrera plus malin que prévu. Barker use ici d'un ton bien plus léger, parfois comique, que le Train de l'Abattoir ne supposait pas. Rafraîchissant. La Truie use d'un thème classique dans l'horreur, que Barker relève avec habilité. Moins démonstrative, la Truie joue le suspens et la tension, enfermant le tout dans un élément carcéral qui apporte l'aura nécessaire à cette histoire poisseuse de disparition et de rituels démoniaques. Les Feux de la Rampes restera la plus belle histoire de fantôme qu'il m'ait été donné de lire et c'est sans doute dans celle-ci que l'on ressent l'influence d'Edgar Poe. Un couple de fantômes sort de terre pour assurer les rôles de la dernière représentation d'un théâtre qui à la clôture, fermera ses portes. Un récit triste, très nostalgique où les morts jouent leurs rôles, le rôle de la Vie, avant de partir en tournée perpétuer la mémoire de leur art, autant dire, de leur passion.

- A présent, quelle route allons nous prendre ? Celle du Nord ou celle du Sud ?
- Celle du Nord, dit Eddie. Ma mère est enterrée à Glasgow, elle est morte avant que j'ai commencé à jouer professionnellement. J'aimerais qu'elle puisse me voir.
- Va pour le Nord, dit Lichfield (...).

La dernière nouvelle, Dans les Collines, les Citées est une histoire en retrait. Tout simplement car elle n'a pas sa place dans le domaine de l'horreur. Nous sommes ici en plein territoire fantastique, voir de l'étrange. Dans cette histoire, nous suivons le voyage de deux homosexuels dans un coin reculé de la Roumanie. En ces lieux perdus se livre un rituel effrayant mais magnifique entre les deux cités de Prepolac et Podujevo. Plus qu'un affrontement, c'est une sorte de jeu, de défi qui se déroule là. Ce qui étonne dans cette nouvelle, c'est cet aspect hors du temps qui l'englobe, à tel point que l'on se croirait tombé dans une sorte de monde parallèle, ce qui dans un sens ne surprendrai guère. Les choses ne s'expliquent pas, elles sont tout simplement présentes. Entre l'épouvantable et le merveilleux, Dans les Collines, les Citées étonne par son absence de manichéisme et Barker par sa faculté à rendre beau l'innommable. Nous avons ici une nouvelle dérangeante, non par son sujet, mais par son déroulement, car il n'y a aucun repère auxquels se rattacher, aucune raison, aucune explication. Les choses sont ainsi, nous n'en saurons pas plus. De quoi parle t'elle, cette histoire ? ça, c'est une chose que vous devrez voir par vous même, car trop en dire serait gâcher la force de ce récit.

Ainsi s'achève le premier volume du Livre de Sang. Il en reste désormais cinq, cinq autres de ces ouvrages assez courts qui propulsèrent Clive Barker vers son statut mérité. Les trois premiers tomes sont ceux à la meilleures réputations, les trois suivants, les moins appréciés. Il n'en reste pas moins que le Livre de Sang est devenue une référence à part entière, reconnu comme abordant voir renouvelant une bonne partie des thèmes du fantastique et de l'horreur. Une oeuvre de jeunesse qui tient du miracle, en somme, pour un écrivain qui comme ses influences et ses concurrents, a fini par lui aussi donner ses lettres de noblesses au genre. Des lettres de sang, cela va de soi...

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