7.5/10Les aventures d'Alexandre le gland

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 06/11/2012
Notre verdict : 7.5/10 - Pour les petits et les glands (Ecrivez votre critique)

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Bien qu'à la lecture du titre, vous penserez probablement à une nouvelle illustration de la vie du grand conquérant, doublée d'une faute de frappe et d'une boutade ; en fait il n'en est rien... quoique. Pour sûr, la lettre L est à sa place, et d'une certaine manière, ce petit personnage est bel et bien un conquérant. Mais l'ampleur de ses exploits est d'une tout autre portée, puisque cet Alexandre est effectivement le fils du vieux chêne, le dernier même pour être précis, et ses aventures resteront à son échelle. Mais Olivier Douzou (Boucle d'Or et les trois ours, Poèmes de terre), avec ce conte initiatique assez improbable, rend en réalité hommage à un autre monument de la littérature, le Pinocchio de Collodi, et s'adresse sans doute davantage aux adultes qu'à la jeunesse. Auteur et illustrateur de cet album dense et flirtant avec différents niveaux de lecture, il nous offre un voyage de saison à base de gland, de champignons ou d'escargots, sur fond de forêt immense et redoutable, et amorce une réflexion souvent ironique sur le passage de l'enfance à l'âge adulte.

Les aventures d'Alexandre le gland
Illustration d'Olivier Douzou, issue de
Les aventures d'Alexandre le gland,
Rouergue 2012
Alexandre le Gland, comme son appellation l'indique, est le rejeton d'un vénérable chêne, sauf que contrairement à ses frères et sœurs déjà « partis », il reste désespérément accroché aux branches de son paternel, façon Tanguy végétal. Secoué au sens propre comme figuré par son papa, il finit par faire le grand saut, pour affronter tout au long de son aventure un monde complètement nouveau. Peuplé de créatures et de végétaux inconnus, cet univers dépeint par l'auteur n'est autre qu'une succession de métaphores ébauchant les réalités, les sentiments mélangés et les pertes d'illusions rencontrés par un futur adulte. Ainsi les bogues sœurs, sous le jeu de mot subtil, représentent les premières menaces liées à la « loi de la jungle », tandis que la noix incarne la réflexion et la sagesse, ou encore que la fourmi est le symbole du travail et de l'organisation. Pour filer un peu la métaphore, appuyer le jeu de mot de ce titre et la référence à Pinocchio (qui est italien), Olivier Douzou donne à son héros éponyme un accent : Alexandre le gland loule les l... pardon, roule les r. D'autres personnages étant affublés d'accents atypiques, la lecture, parfois piquante et exploitant totalement ces néologismes en jouant sur les doubles sens, s'avère du coup par moment manquer de fluidité, voire laborieuse.

Ainsi, même si l'album apparaît au premier abord comme un livre pour enfants (à partir de 8 ou 9 ans minimum), il sera à mon sens bien plus apprécié par des plus âgés. Saisir les nuances, le second degré ou les sous-entendus (le clin d’œil à la Lutte Ouvrière ne parlera évidemment pas aux plus jeunes), comprendre les références aux personnages, les subtilités langagières ou les virelangues, ou même tout simplement apprécier les nombreux dialogues en rimes parfois très métaphoriques ou datés, tout ceci est l'apanage d'un public bien plus que récent lecteur. Les valeurs prônées, avec une certaine causticité, se révèlent de l'ordre de la paresse, de la lâcheté, afin d'apprendre à sauver sa cupule des groins malfaisants. Par ailleurs, comme des didascalies, de petits paragraphes situés hors du récit s'adressent directement au lecteur, comme pour lui confirmer que certains propos émis par les personnages ne sont pas à prendre pour argent comptant : ils prolongent parfois un bon mot, ou encore incitent à prendre du recul.

Les aventures d'Alexandre le gland
Illustration d'Olivier Douzou, issue de
Les aventures d'Alexandre le gland,
Rouergue 2012
Avec un graphisme très différent de ceux qu'on lui connaît (Boucle d'Or et les trois Ours par exemple), et davantage tourné vers l'illustration traditionnelle, Olivier Douzou parsème son récit de planches et de cabochons au crayon de papier, tout en tonalités veloutées de gris et quelques pointes de rouge. Ce parti pris, aux accents expressionnistes, fait la part belle au clair-obscur, aux mouvements, aux sentiments de confusion d'Alexandre. La lumière y prend une forme douce et reposante, esquisse les contours et les textures des personnages et des décors d'un geste souple et précis, souvent nerveux. L'humour y est aussi présent que dans le texte, comme la façon de figurer le protagoniste, ses expressions rappelant ironiquement les premières représentations de Mickey par Walt Disney. Certaines images, encore une fois comme les mots qui l'accompagnent, sont jonchées de références et d'implicite, parfois à la limite de l'étrange ou du surréalisme, comme l'illustration d'Alexandre en plein cauchemar. Ce trait soigné et subtil fait parfaitement corps avec l'aspect sophistiqué et tortueux de l'écriture, on ressent chez l'auteur, au détour de chaque page, un plaisir évident à composer ce recueil.

En premier lieu hommage au Pinocchio de Collodi, Les aventures d'Alexandre le gland se révèle être un album rempli de multiples clins d’œil, d’anecdotes, à lire surtout au second degré et à apprécier dans ses moindres détails, écrits comme graphiques. Il semble, pour ces mêmes raisons, assez peu approprié pour un trop jeune public, qui au-delà de l'histoire littérale proche d'une fable, n'en saisira pas les subtilités, ou tout simplement risquerait de se perdre dans une prose qui le dépasse un peu. Une bonne occasion pour lui, cependant, d'apprendre à lire entre les lignes... expérience encore plus édifiante que la simple lecture.

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