8/10Kid

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 26/04/2010
Notre verdict : 8/10 - Renaissance (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 4 réactions

Thématique délicate mais qui peut malheureusement toucher les plus jeunes, le deuil et l'absence trouvent en Kid une résonance sensible et pudique, renforcée par le parallèle entre la naissance et la fin de la vie.

Souvent supports de sujets légers, ludiques ou vecteurs d'éveil, les albums de jeunesse permettent aussi d'investir des terrains plus risqués, qui restent au-delà de leur aspect questionnant chez l'enfant, une énigme fâcheuse pour les adultes qui ignorent souvent par où commencer. Ainsi, un des sujets les plus délicats à transmettre et mettre en scène aux yeux des enfants est probablement le thème de la mort, du deuil. Et de manière plus large, comment fouiller les émotions suscitées par l'absence d'un être cher, sans forcément s'emmêler dans des explications abstraites, idéologiques ou trop techniques. Ce sont rarement des manuels ou des traités purement pédagogiques qui évoquent ce sujet, mais plutôt des extraits de ressenti, qui inviteront le jeune lecteur à s'identifier, à retrouver quelques événements vécus ou impressions similaires.

Illustration de Loren Capelli
Illustration de Loren Capelli
issue de Kid, texte de Corinne Lovera-Vitali
Le Rouergue, 2010
Dans Kid, le livre qui nous concerne,  la vie d'une jeune femme se retrouve soudainement ponctuée par deux événements significatifs : la disparition de ses parents, et l'adoption impromptue d'un chaton, baptisé alors Kid. Progressivement se croisent avec une certaine légèreté la naissance et la fin de la vie, l'acceptation d'un nouveau proche et la perte d'êtres chers, le bruit et le silence, le mouvement et l'immobilité.  L'auteure Corinne Lovera-Vitali et l'illustratrice Loren Capelli sont déjà à l'origine d'un livre qui avait à l'époque marqué par un sujet fragile : la solitude, intitulé C'est Giorgio (Prix du livre jeunesse de l'ARALD en 2009). Notons d'ailleurs qu'en amorce de notre présent album, il est fait référence au petit personnage en peluche dénommé Giorgio. S'agit-il donc ici d'une suite ? Pas nécessairement, bien qu'on puisse imaginer qu'on est face à deux phases éprouvantes d'une même existence. Mais les sentiments évoqués restent proches, même s'il s'agit de deux narratrices (une enfant d'un côté et une adulte de l'autre) et de deux épreuves diamétralement opposées (déjouer la solitude enfantine pour l'une et surmonter la solitude liée au deuil pour la seconde).

Tout au long d'un récit en apparence simple mais sensible, raconté par un texte spontané, presque automatique, on entre dans la tête de cette narratrice à la première personne.  A première vue, on penserait presque à une sorte de journal intime, à une écriture humble et cathartique. Mais derrière la simplicité des mots, l'absence de ponctuation, les effets discrets de rythmes et parfois de rimes, on perçoit vite une certaine poésie et la force sourde des sentiments si difficiles à exprimer. Corinne Lovera-Vitali met en parallèle l'accueil tumultueux de Kid dans la maison, et l'adieu douloureux des parents de la narratrice. Ainsi, on vacille entre un ton nostalgique, parfois irrémédiablement mélancolique, et des petites touches d'humour légère, le tout souvent évoqué derrière des considérations dramatiquement quotidiennes. Rien n'est raconté de manière crue ou complaisante, l'auteure se contente de rester dans la suggestion pudique, en apposant des mots sur des émotions certainement nouvelles, et probablement incomprises.

Illustration de Loren Capelli
Illustration de Loren Capelli
issue de Kid, texte de Corinne Lovera-Vitali
Le Rouergue, 2010
Entièrement au diapason, sur cette touche très suggérée, l'illustratrice Loren Capelli œuvre dans une démarche graphique presque aussi intuitive, voire instinctive. S'armant uniquement du crayon de papier et du pastel sec, elle ne s'encombre que d'un strict minimum (4 couleurs seulement apparaissent, mais elle se révèlent intenses et pleines de vie) pour travailler une certaine profondeur. D'une ligne franche et sans repentir, elle trace les profils des personnages et leur infuse une force déterminée, alors qu'ils sont finalement assez confus par leurs émotions. Elle parvient à suggérer la douleur sans la raconter vraiment, sur la base d'ellipses subtiles renforcées par le texte en décalage, comme dans l'enchaîné des trois double-pages narrant la disparition progressive des parents. La silhouette de Kid, le chat, est captée à travers son espièglerie presque chorégraphique, qui contraste avec la lancinante tranquillité du décor et de la situation. Les espaces, les volumes et les lumières ne sont pas dessinés, mais insinués par des plages de couleurs et quelques lignes, parfois même par le vide et la réserve. La douceur qui se dégage du travail de texture (minutieux) au pastel semble atténuer le cadre bouleversant, et faire écho à l'apparente innocence de Kid. L'album entier joue d'ailleurs sur ce contraste, en confrontant les éléments en noir et blanc et ceux en couleurs, comme dans cette planche mettant en scène l'enterrement où la masse charbonneuse et ostensiblement crayonnée d'une foule s'oppose à une très légère touche de couleur fleurie.

Thématique délicate mais qui peut malheureusement toucher les plus jeunes, le deuil et l'absence trouvent en Kid une résonance sensible et pudique, renforcée par le parallèle entre la naissance et la fin de la vie. Bien évidemment, la discussion et le partage restent indispensables à une expérience aussi éprouvante, mais la lecture d'un tel album pourra sans aucun doute offrir une introduction poétique à ce questionnement. A conseiller cependant à un jeune lectorat plutôt mature capable de lire entre les lignes et les images, à partir de 6 ans.

A découvrir
Mathieu Gaborit - Interview
Mathieu Gaborit - Interview
Empire des anges (L')
Empire des anges (L')
Herbe bleue (L')
Herbe bleue (L')