Souvent supports de sujets légers, ludiques ou vecteurs d'éveil, les albums de jeunesse permettent aussi d'investir des terrains plus risqués, qui restent au-delà de leur aspect questionnant chez l'enfant, une énigme fâcheuse pour les adultes qui ignorent souvent par où commencer. Ainsi, un des sujets les plus délicats à transmettre et mettre en scène aux yeux des enfants est probablement le thème de la mort, du deuil. Et de manière plus large, comment fouiller les émotions suscitées par l'absence d'un être cher, sans forcément s'emmêler dans des explications abstraites, idéologiques ou trop techniques. Ce sont rarement des manuels ou des traités purement pédagogiques qui évoquent ce sujet, mais plutôt des extraits de ressenti, qui inviteront le jeune lecteur à s'identifier, à retrouver quelques événements vécus ou impressions similaires.
Illustration de Loren Capelli
issue de Kid, texte de Corinne Lovera-Vitali
Le Rouergue, 2010Dans Kid, le livre qui nous concerne, la vie d'une jeune femme se retrouve soudainement ponctuée par deux événements significatifs : la disparition de ses parents, et l'adoption impromptue d'un chaton, baptisé alors Kid. Progressivement se croisent avec une certaine légèreté la naissance et la fin de la vie, l'acceptation d'un nouveau proche et la perte d'êtres chers, le bruit et le silence, le mouvement et l'immobilité. L'auteure Corinne Lovera-Vitali et l'illustratrice Loren Capelli sont déjà à l'origine d'un livre qui avait à l'époque marqué par un sujet fragile : la solitude, intitulé C'est Giorgio (Prix du livre jeunesse de l'ARALD en 2009). Notons d'ailleurs qu'en amorce de notre présent album, il est fait référence au petit personnage en peluche dénommé Giorgio. S'agit-il donc ici d'une suite ? Pas nécessairement, bien qu'on puisse imaginer qu'on est face à deux phases éprouvantes d'une même existence. Mais les sentiments évoqués restent proches, même s'il s'agit de deux narratrices (une enfant d'un côté et une adulte de l'autre) et de deux épreuves diamétralement opposées (déjouer la solitude enfantine pour l'une et surmonter la solitude liée au deuil pour la seconde).
Tout au long d'un récit en apparence simple mais sensible, raconté par un texte spontané, presque automatique, on entre dans la tête de cette narratrice à la première personne. A première vue, on penserait presque à une sorte de journal intime, à une écriture humble et cathartique. Mais derrière la simplicité des mots, l'absence de ponctuation, les effets discrets de rythmes et parfois de rimes, on perçoit vite une certaine poésie et la force sourde des sentiments si difficiles à exprimer. Corinne Lovera-Vitali met en parallèle l'accueil tumultueux de Kid dans la maison, et l'adieu douloureux des parents de la narratrice. Ainsi, on vacille entre un ton nostalgique, parfois irrémédiablement mélancolique, et des petites touches d'humour légère, le tout souvent évoqué derrière des considérations dramatiquement quotidiennes. Rien n'est raconté de manière crue ou complaisante, l'auteure se contente de rester dans la suggestion pudique, en apposant des mots sur des émotions certainement nouvelles, et probablement incomprises.
Illustration de Loren Capelli
issue de Kid, texte de Corinne Lovera-Vitali
Le Rouergue, 2010Entièrement au diapason, sur cette touche très suggérée, l'illustratrice Loren Capelli œuvre dans une démarche graphique presque aussi intuitive, voire instinctive. S'armant uniquement du crayon de papier et du pastel sec, elle ne s'encombre que d'un strict minimum (4 couleurs seulement apparaissent, mais elle se révèlent intenses et pleines de vie) pour travailler une certaine profondeur. D'une ligne franche et sans repentir, elle trace les profils des personnages et leur infuse une force déterminée, alors qu'ils sont finalement assez confus par leurs émotions. Elle parvient à suggérer la douleur sans la raconter vraiment, sur la base d'ellipses subtiles renforcées par le texte en décalage, comme dans l'enchaîné des trois double-pages narrant la disparition progressive des parents. La silhouette de Kid, le chat, est captée à travers son espièglerie presque chorégraphique, qui contraste avec la lancinante tranquillité du décor et de la situation. Les espaces, les volumes et les lumières ne sont pas dessinés, mais insinués par des plages de couleurs et quelques lignes, parfois même par le vide et la réserve. La douceur qui se dégage du travail de texture (minutieux) au pastel semble atténuer le cadre bouleversant, et faire écho à l'apparente innocence de Kid. L'album entier joue d'ailleurs sur ce contraste, en confrontant les éléments en noir et blanc et ceux en couleurs, comme dans cette planche mettant en scène l'enterrement où la masse charbonneuse et ostensiblement crayonnée d'une foule s'oppose à une très légère touche de couleur fleurie.
Thématique délicate mais qui peut malheureusement toucher les plus jeunes, le deuil et l'absence trouvent en Kid une résonance sensible et pudique, renforcée par le parallèle entre la naissance et la fin de la vie. Bien évidemment, la discussion et le partage restent indispensables à une expérience aussi éprouvante, mais la lecture d'un tel album pourra sans aucun doute offrir une introduction poétique à ce questionnement. A conseiller cependant à un jeune lectorat plutôt mature capable de lire entre les lignes et les images, à partir de 6 ans.
hiddenplace []








Excellent compte-rendu, Hidden, mais il me pose 2 questions :
1 --- Pourquoi ce vocabulaire est-il imposé aux enfants ? Autrefois on disait que les parents devenaient vieux, un peu sourds etc, et puis un jour il fallait affronter la mort. Maintenant on dit qu'ils sont "agés", et on parle de leur "disparition" (après les étapes "mal entendants, mal voyants etc) . S'ils ont "disparu" il faut qu'on fasse des recherches pour les retouver ?
En Bretagne autrefois les enfants étaient familarisés très jeunes avec l'Ankou, et au cours de leur vie il entendaient toujours grincer les essieux de sa charette : cela faisait partie des épreuves de la vie . Et le deuil était une étape très épaulée par l'entourage et les codes ( s'habiller en noir pendant un temps différent selon le lien de parenté + rites de passage espérant aider etc) Maintenant tout le monde doit "faire son deuil" tout seul, en cachette, sous prozac ou je ne sais quels médicaments qui empêche de pleurer. = belle façade lisse obligatoire. . . et il faut un erzats de vie humaine pour faire illusion après ?
2 --- Pourquoi dans les livres d'enfans met-on au même niveau la vie humaine et la vie animale ! pour que les vieux s'achètent des chiens ou des chats quand leur conjoint sont morts et les enfants partis ? Pour moi c'est tellement différent que l'exposé de ce livre m'incite à ne surtout pas l'acheter. En plus la précision "à partir de 6 ans" a quelquechose de surréaliste..... je ne parle pas de l'absence de ponctuation .
Mais je rate le dessin, donc mon commentaire n'est qu' un étonnement sur le texte.
Répondre
Pour répondre à tes questions dans l'ordre :
1- Lorsqu'on écrit un texte, pour le confort de son lecteur, il arrive qu'on ait recours à des synonymes (ou des euphémismes, dans le cas présent) pour ne pas que ce même texte se retrouve noyé sous les répétitions. Le mot "mort" étant ce qu'il est, je n'allais pas le répéter 15 fois. La plupart des enfants n'ont pas exactement conscience du sens précis que revêt le mot "mort", mais s'en font en premier lieu une représentation, qui dépend finalement de ce qu'on leur en dit, mais aussi de ce qu'ils imaginent. Ainsi utiliser le mot "disparition" n'est en soi pas une hérésie en ce qui les concerne, puis que la personne n'est en effet plus parmi nous.
Le "à partir de 6 ans" n'a ainsi rien de surréaliste, puisqu'avant de créer le débat sur la Mort comme tu le fais ici (alors que normalement le vraie discussion devrait se faire à partir de l'album en question et sa manière de traiter le sujet), mon analyse porte sur la cible de l'album, et il est clair qu'un enfant plus jeune ne percevra pas la moitié des subtilités que délivre ce livre... sans parler bien sûr du sens des phrases. Mais pour cela, il faut bien sûr avoir lu le livre.
Quant à l'absence de ponctuation, je suis plutôt heureuse que tu n'en "parles pas", vu que tu n'as visiblement pas lu le livre, et que tu ne sais pas comment ce choix d'écriture est utilisé. En poésie, on lit souvent des vers sans ponctuation, est-ce que ça te choque ? Si c'est le cas, c'est ton droit le plus strict.
2- Pour ce qui est de la vie animale équivalente à la vie humaine, à quel moment ai-je effleuré cette idée ? et à quel moment, si et seulement si tu as lu l'album, les auteurs l'ont suggéré aussi ? Comme je l'ai résumé dans mon texte, il s'agit d'un parallèle entre 2 événements, et QUAND on a lu l'album, on sait de plus que l'un n'est pas la conséquence directe de l'autre, mais juste une simultanéité. Kid est adopté *par hasard* dans le foyer *au moment-même* où la jeune femme traverse cette épreuve. Il ne s'agit pas pas d'une compensation. J'ai parlé de "parallèle" entre la fin et la naissance d'une vie, je ne vois pas de mot plus approprié. Il n'y a d'ailleurs presque aucun croisement entre les deux événements.
Par ailleurs, je ne crois pas avoir vu dans aucun des albums pour enfants que j'ai lus, que l'on mettait la vie animale au même niveau que la vie humaine. Si tu as des exemples, j'aimerais d'ailleurs les connaître. Si tu parles de la personnification animale très fréquente dans les histoires pour enfants (et utilisé aussi par La fontaine d'ailleurs), je ne vois pas en quoi elle sous-entend que la vie animale est équivalente. C'est un moyen narratif utilisé pour toucher la cible que sont les enfants, dans beaucoup de cas c'est un choix purement affectif, sachant que les enfants aiment souvent les animaux (et les représentations qu'ils s'en font), et qu'ils s'identifient d'une manière ou d'une autre.
Répondre
Merci de ta réponse. Je reconnaissais ne pas avoir vu le livre : je pensais qu'une critique/ krinein me permettrait d'avoir une première approche avant d'aller en libraire (pour les livres) ou au cinéma (pour les films) etc etc.
Maintenant après avoir feuilleté ce livre qui m'intriguait, je me contente de te dire que je ne l'ai pas acheté. Je garde prudemment mes commentaires pour moi..... je me contente de te dire que j'ai lu des bouquins (pas pour enfants effectivement) où la vie des animaux avait la même valeur que la vie humaine. Entre éliminer un chimpanzé en bonne santé ou un homme réduit à l'état de légume suite à un accident, tu connais le choix d'un Peter Singer ? (l'australien prof' à Princeton).Je ne partage pas ce point de vue, mais je te signale seulement qu'il existe.
Quant au vocabulaire "politiquement correct".... chacun s'exprime comme il veut bien sûr.
Répondre
Corinne, je me suis permise de supprimer votre message, que je trouve personnellement sans rapport direct avec le livre (et ignorant d'ailleurs s'il est fondé ou non), et qui me semble en conséquence inapproprié.
Répondre