Julia a décidé de changer de vie. Elle vient de se séparer définitivement de Magnus, son mari avocat qui trouve refuge dans l'alcool, et s'est installée dans une maison, à Londres. Des souvenirs instables viennent hanter son esprit que l'on devine tourmenté par la mort tragique et accidentelle de sa fille, Kate, due à un étouffement et une trachéotomie râtée. A cause de cette trace indélébile, Julia ressent quelque chose d'étouffant qui l'enveloppe peu à peu... Et puis il y a cette nouvelle maison qui dégage une chaleur moite, sans oublier cette petite fille du quartier, Olivia, qui ressemble étrangement à Kate... une apparence vite dissipée par sa présence malsaine. S'enchaîne alors un scénario machiavélique qui nous incite à rapprocher ce bijou fantastique d'un certain Bébé pour Rosemary d'Ira Levin...
« Tout paraissait sombre, rosé, comme à travers une brume de sang. » (P.49)
On a souvent taxé Straub de "Stephen King raffiné" ce qui plaira sans nul doute à son grand ami. Les mauvaises langues n'ont pas hésité à accuser Straub d'user d'un style soi-disant pompeux, jugé à tort trop subtil pour s'achever par un résultat guère transcendant. Il faudra consoler ces chicaneurs en leur offrant ce contre-exemple parfait à placer directement à côté du Monsieur X, roman dense et hommage à Lovecraft par le même auteur. Julia est une histoire fantastique qui respecte totalement les conventions gothiques ; on sent toutefois que Straub reste intègre dans son face à face avec les codes d'un genre déjà amplement parcouru.
A ce titre, Julia illustre une nouvelle approche. Le classicisme de l'Ecrivain se voit ici assumé grâce à des références qui convoquent directement la "culture médiatrice" du lecteur. En témoignent l'enquête progressive de ce récit de 281 pages, ce passé accablant (un personnage n'hésitera pas à affirmer plus loin dans l'intrigue : « Ceux qui croient au passé sont condamnés à y vivre. »), le motif de la maison hantée bien sûr, le topos de la transgression, le mal stylisé et toujours insidieux, malédiction vindicative, et caetera. Mais en filigrane transparaît une teinte qui prend du relief et surgit totalement de cette toile de fond, faisant de l'auteur l'un des meilleurs représentants du gothique américain. Straub joue avec les symboles freudiens pour mieux les retourner, les scènes oniriques intègrent une ville londonienne oppressante - la solution du roman est à l'écart de la ville -, et les tourments de Julia, Américaine "refoulée" à Londres, sont traduits avec une rare finesse psychologique, étonnamment proche d'un Henry James, influence avouée de l'auteur. Rappelant aussi Poe, le sens ici quasi surnaturel de l'intuition joue évidemment avec la sensibilité du lecteur de sorte à en accrocher une possible connexion. Une vraie connexion littéraire.

Dans une des préfaces sur Les Histoires extraordinaires de Poe, Hitchcock notait cette phrase très juste : « La peur est un sentiment que les hommes aiment éprouver quand ils sont certains d'être en sécurité. » Formule parfaite pour exprimer ce que la lecture de ce grand cru nous transmet. Dès les premières pages, Straub donne le ton : sagace, posé, léché, pour passer progressivement à l'horreur totale avec une scène glauque sur une tortu(r)e... Puis l'intrigue se suit d'elle-même, de sorte à hésiter sur notre probable sécurité en lisant une telle histoire, le deuxième roman qu'écrivit l'auteur après Marriages.
Il faut dire que le talent qu'a Straub pour dépeindre le tourbillon de sentiments qui agite notre personnage, force au respect. Pour les purites qui connaissent sans doute ce roman, on pourra leur souligner que l'Ecrivain sait cultiver une ambiance stressante en jouant avec les soupçons de mort, l'érotisme malsain et la mélancolie post-romantique.
Mais il faudra avouer que Straub transforme une trame somme toute banale en un véritable coup de maître dans l'évolution du genre. La complexité de l'intrigue - au-delà de la mise en scène appliquée, étirée en quatre parties -, sera un élément mieux exploré dans le reste de son oeuvre. Grâce à son style épuré qui lui est propre et dénichant à chaque fois les mots justes (excellente traduction française de Franck Straschitz), l'écrivain étiquetté trop rapidemment comme "le plus littéraire des romanciers de terreur" réussit à orchestrer une atmosphère particulière, brillante et raffinée à la manière d'un opéra comme le souhaitait son auteur, où l'épouvante se marie avec le récit à enquêtes.
Par petits feux, une cellule va imploser - ou se découvrir -, suite à des révélations qui nourrissent le suspense du récit. Parmi les personnages qui composent le coeur de cette cellule, on pourra relever l'héroïne qui se laisse porter par les ondulations de sa conscience embrûmée que Magnus, son ancien fiancé, participe à accentuer, lui-même de plus en plus paranoïaque, crispé, brutal et n'hésitant pas à questionner Lily, sa soeur, personnage médiateur quand on sait qu'elle n'est autre que la douce confidente de Julia. Sans oublier Marc, le frère de Magnus et de Lily, désigné comme le cadet et parfaite figure de trentenaire dévergondé, qui comble le manque de tendresse et de compagnie de l'héroïne. Un manque qui éclate à cause d'apparitions souvent rendues par la typographie italique, de sa fille Kate et de celle qui lui ressemble, Olivia.
Malgré quelques obscurités dans l'élaboration des fantasmes notamment, le lecteur s'identifie facilement au personnage principal, cette Julia déchirée entre la mort mystérieuse de sa petite fille et sa décision de se séparer d'un mari dévoré par l'alcool. Restent un passé et une psychologie savamment amenée, tous rattachés à une logique intrinsèque qui au lieu de s'enfermer sur l'inexpliqué, choisit habilement de s'ouvrir sur le chemin macabre de l'insoupçonné.
Le Cercle Infernal :

De Julia, Le Cercle infernal, adaptation au cinéma par Richard Loncraine, respecte la trame et l'esprit. Ce n'est donc pas une surprise quand le jury d'Avoriaz avait jugé bon en 1978 de lui décerner le Grand Prix.
Conte noir intimiste, caméra posée, intrigue contenue, sobriété dans la réalisation, le tout emporté par une musique aux faux airs d'un Midnight Express, Le Cercle Infernal installe une ambiance limpide, lisse, qui parfois caresse le glauque, jusqu'à avancer peu à peu vers l'étrange. Car c'est bien là que réside toute la force de cette jolie perle : ni thriller, ni épouvante, ni drame psychologique, Julia est inclassable, à la manière de l'actrice, Mia Farrow, qui joue là - et aussi magistralement que dans Rosemary's Baby - un personnage à la fois déchiré et déchirant.
Le climat de terreur du film n'est pas aussi intense que celui du livre : on s'attend à entendre, à voir, une chose anormale qui ne vient jamais. L'oppression n'est guère présente, mais va tirer sur l'intrigue pour célébrer au mieux l'ambiguïté finale qui confine au glauque nauséeux.
Par ailleurs, certains détails du roman sont savamment respectés, souvent de façon impressionnante, et on saluera à juste titre le travail magistral des scénaristes Harry Davenport et Dave Humphries dans la fidélité de l'intrigue, bien que certains personnages ne soient pas aussi développés par rapport à l'oeuvre d'origine.
On regrettera l'absence totale du Saint Frisson, même si on peut le trouver par une science de l'insinuation, pour un film qui préfère se concentrer sur l'étrangeté, une étrangeté cultivée avec une évidente retenue. Envoûté et envoûtant, cette Ghost Story constitue néanmoins une bien jolie peinture, résonnant comme un opéra malsain et tragique loué aujourd'hui par une génération de films comme Les Autres, Saint-Ange ou Darkness.
Otis []

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