8/10Jpod

/ Critique - écrit par Kei, le 22/04/2008
Notre verdict : 8/10 - kxrvt (Ecrivez votre critique)

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Douglas Coupland est grand, et il le prouve une fois de plus avec ce roman, totalement barré et bourré d'un absurde délicieux. On en redemande.

Douglas Coupland, en plus de son prénom, partage avec Douglas Adams un goût prononcé pour l'absurde, le grand guignolesque et l'humour pince sans rire. Mais là où monsieur Guide galactique faisait voler ses héros en leur faisant rater le sol, monsieur Génération X se contente de faire intervenir des chinois, des mamies trafiquantes de drogue et des papis amateurs de ballroom dancing dans le petit cadre très fermé d'une entreprise de jeu vidéo dont les employés intègrent en douce un Ronald McDonald psychopate dans un jeu de skate dont le héros est une tortue.

"Ca ne fait pas de sens !" comme diraient nos amis anglais.

Et pourtant si. Parce que Douglas Coupland n'est pas n'importe qui. Dans Génération X, son oeuvre la plus connue (au coude à coude avec Eleanor Rigby), il présentait sous des dehors sarcastiques et incisifs quelques rejetons d'une génération sans identité véritable qui retournent à leurs sources à eux. Des sources qui n'ont rien à voir avec les longues randonnées en plein coeur de la nature auxquelles on s'attend, mais qui s'apparentent à une caravane miteuse perdue au milieu de l'Arkansas (je ne puis affirmer qu'il s'agisse bien de l'Arkansas, mais l'indifférence générale que suggère cet état américain convient très bien). Un regard un brin cruel sur ses contemporains, le tout sous une bonne couche d'humour noir, voilà la recette de Coupland.

Pour le néophyte, JPod peut ressembler de l'extérieur à Microserfs (Microslaves en VO). Après tout, les deux romans font intervenir des développeurs et des programmeurs, deux sous-catégories des ingénieurs encore moins sociables que la moyenne. Microserfs, toujours sous des atours caustiques, s'attachait au début des années 90 à présenter ces entreprises d'informatique sous un jour bien différent que celui présent dans les bonnes moeurs de l'époque. L'auteur s'était penché sur le sujet bien avant qu'il ne fasse les gros titres de journaux à coup de noms de startups suivis de montants à 10 chiffres. Une industrie qui s'est plus que largement métamorphosée depuis. Douglas Coupland reprend le taureau par les cornes, toujours un cran en avance sur le reste des écrivains de fiction modernes (un simple coup d'oeil aux polars publiés aujourd'hui permet de mesurer le fossé qui sépare la vision moderne et décomplexée de Coupland de celle de la grande majorité des auteurs, pour qui l'informatique est une chose diabolique à laquelle on ne comprend goutte), et nous envoie cette fois ci au sein d'une entreprise de jeu vidéo.

Il faut pourtant couper des cheveux en quatre pour trouver un soupçon d'analyse de société. Coupland se garde bien de juger ou de critiquer qui que ce soit. Il prend visiblement trop de plaisir à jouer avec ses personnages et son incarnation dans le roman (il y occupe une place importante, dans le rôle du menteur professionnel et du salaud de service). Mais il se garde également bien de tomber dans les clichés nauséabonds que l'on a tendance à nous servir à la louche. Au contraire même : il joue avec bonheur de l'humour de ce milieu, milieu qui constitue par ailleurs une bonne part de sa base de lecteurs, et l'exacerbe pour obtenir un déluge de dialogues acides, décalés et parfois saugrenus. L'histoire en elle même n'a que peu d'importance. Ce sont tous les à cotés qui font de ce livre un plaisir.

Et des à-côtés, il y en a. S'il ne fait aucun doute que Coupland maîtrise très bien la langue dans laquelle il s'exprime, il est autrement plus surprenant de voir qu'il est tout à fait capable de jouer avec les codes de l'édition et du support papier. Très loin d'être une oeuvre monolithique, JPod est un grand fouillis où se mélangent allègrement l'histoire proprement dite, des lettres d'amour dédiées à Ronald Mc Donald, les 20 000 premières décimales de Pi, des caractères chinois, des listes de spécifications, du code informatique, des pages remplies de $, des délires formés d'extrait de spam et de philosophie de comptoir et des fiches d'enchère eBay pour la vente des employés de Jpod. Le tout sous différentes polices, dans un gaspillage de place qui ferait sans aucun doute bondir les habitués des pages remplies de petits caractères des éditions Pocket. Le lien avec l'histoire ? Il doit bien en exister un, mais se contenter de considérer ces passages comme des interludes amusants et surprenants suffit déjà largement au bonheur du lecteur. Comme s'il s'agissait d'espaces où l'auteur se serait permis de "craquer", de se lâcher. On reste tout de même à des lieux d'une écriture expérimentale. Il s'agit toujours de donner dans l'absurde le plus total dans le seul but du divertissement primaire. Et on en redemande.

L'absurde est à JPod ce que l'horreur est aux romans de Lovecraft. Totalement absent lors des premières pages du récit, il grandit jusqu'à arriver à un point où il est l'unique chose qui intéresse le lecteur. Ethan, le héros, passe pour un gentil garçon un peu allumé vivant dans un univers propice à l'épanouissement de ses délires personnels. Il ne faudra pourtant pas plus d'une vingtaine de pages pour bien comprendre qu'il n'est clairement pas plus allumé que ses collègues, et en tout cas bien moins que sa mère, qui l'appelle pour l'aider à se débarrasser du cadavre d'un biker électrocuté par erreur dans la cave où elle fait pousser des variétés exceptionnelles de marie jeanne. Très vite, le monde complet bascule dans un absurde complètement débridé, dans lequel la préoccupation principale passe à vitesse grand V de "comment se débarasser d'un producteur aux exigences débiles" à "comment survivre au SRAS lorsque l'on est tout seul perdu au milieu de la chine avec pour seul compagnon ledit producteur défoncé à l'héroine". Un monde que tout le monde semble pourtant prendre comme allant de soi, et dans lequel évolue Ethan comme dans un mauvais rêve dont il serait heureux de faire partie.

Parler de Jpod d'une manière intelligente n'est clairement pas une mince affaire. Arrêtons-nous donc avant de commencer à chercher des sens cachés aux situations rocambolesques, et concluons simplement par l'avis de toute la presse américaine : "sacrément marrant".

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