Interview de Sylvie Huguenin

/ Interview - écrit par Bruno Dottin, le 10/10/2014

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Sylvie Huguenin a écrit un récit fantastique dont le point de départ est un pitch très surprenant : "Face à de pacifiques cannibales, que vont devenir quelques Terriens échoués par accident sur leur sol ?". Bruno Dottin, guest sur Krinein pour l'occasion, a eu l'opportunité de poser quelques questions à l'auteure.

Sylvie Huguenin est musicienne de formation et professeure de piano, mais elle est aussi passionnée par l'écriture. Sa biographie nous dit qu'elle aurait aimé vivre il y a 35 000 ans et dans 35 000 ans. Mais restons dans le temps présent, et regardons ses réponses à nos questions...

Vous présentez une société qui semble parfaite, idéale, répondant à tous les canons de bien-pensance écologique actuels -malgré l'anthropophagie-, et présentez les humains comme d'incultes lourdaux incapables de sentir quoi que ce soit qui puisse être essentiel : votre roman est-il un simple cri d'alarme, ou détestez-vous à ce point l'humanité -actuelle ou pas- ?

Je ne pense pas que la société décrite est à ce point idéale, sinon elle résisterait mieux à la venue des Terriens... Le peuple anthropophage est tout de même organisé très hiérarchiquement, avec des personnages porteurs d'autorité et de coercition, de pouvoir de décision, on est donc loin d'une société libre et égalitaire telle qu'on pourrait la rêver. Elle peut sembler idéale, elle ne l'est pas. Vous me dites que les Terriens sont présentés comme d'incultes lourdaux, mais ce n'est pas le cas : on peut les ressentir ainsi, parce que leur point de vue n'est volontairement pas développé. Leur situation à l'arrivée chez ce peuple a de quoi être anxiogène : se trouver par accident face à un peuple cannibale n'a rien de rassurant, sauf peut-être pour le tout jeune héros de « L'ancêtre » de Juan José Saer, que j'ai découvert après la parution du « Fracas ». Mais « L'ancêtre » se déroule sous d'autres latitudes et au temps des conquêtes du Nouveau Monde. Le contexte y est radicalement différent. On peut comprendre les craintes et les réactions de mes Terriens, je pense même qu'ils n'ont pas le choix d'en avoir d'autres. Ou en tout cas, qu'ils ne sont pas en état d'avoir de choix, sauf un des personnages, qui fait exception et qui choisit -délibérément ou non- d'entrer en communication avec le peuple. C'est d'ailleurs cette rencontre privilégiée entre un personnage terrien et un membre du peuple qui amène l'éclatement. Je ne déteste pas l'humanité, loin de là. C'est la communication que j'ai voulu explorer. La communication, c'est un choc avec l'Autre. Seuls  trois personnages du livre aiment -violemment- ce choc et décident de le vivre. Ce sont eux, qui, à mon avis, ont compris le sens de cette communication forcée et ce qu'elle pouvait leur apporter. Ce sont des jusqu'au-boutistes et ils ont raison de l'être.


DR.


Le peuple que vous présentez est anthropophage. Vous désamorcez les réactions certaines des lecteurs en présentant des muscles qui repoussent naturellement, et le fait que cette cuisine semble être le sommet de raffinement de cette civilisation. Anthropophagie : ce seul sujet touche aux interdits les plus fondamentaux dans nos civilisations. Provocation gratuite ?

Vous pointez justement en disant « nos civilisations » ce qui m'a intéressée. L'anthropophagie, allez, disons le cannibalisme, est un tabou absolu et ce qu'on en voit généralement est rattaché à la mort. D'où votre expression « provocation gratuite ». De mon point de vue, le cannibalisme pourrait exister, mais en excluant toute forme de souffrance et en incluant l'acceptation consciente du... plat. Ce n'est pas pour édulcorer l'acte que les muscles repoussent et que les membres du peuple que je décris choisissent de nourrir leurs semblables. Pour moi, c'est la seule possibilité admissible ! Dans certaines peuplades, on mangeait les morts, et sans aller jusque là, on buvait leur sang pour s'approprier leur force et leurs vertus. Dans ce cas, le cannibalisme est rattaché à la vie, qui continue à travers ce qu'on a mangé de son semblable. Et celui qu'on a mangé continue à vivre, d'une certaine façon. Tout est relatif : sur « nos civilisations », Issei Sagawa [un étudiant japonais ayant tué puis mangé une étudiante hollandaise à Paris en 1981], lors de son retour au Japon, a tourné des films publicitaires pour une chaîne de restaurants de viande et a même, je crois, fait quelques critiques gastronomiques... Je ne pense pas qu'il aurait pu le faire en France ! Mais un passage à l'acte, même par nécessité, reste terriblement difficile, culpabilisant et traumatisant : je pense ici aux rescapés du vol 571 [de la compagnie Fuerza Aera Uruguaya, crashé en 1972 dans la Cordillère des Andes] que j'ai regardé témoigner dans un documentaire particulièrement poignant. Le cannibalisme ne peut être pour moi qu'un acte poétique et/ou amoureux, en relation avec la circulation de la vie. Je n'ai pas souhaité l'édulcorer, mais en donner  mon image idéalisée. Décrire comment il pourrait être concevable, possible et admis culturellement.

Dans ce roman, les situations et événements sont méticuleusement décrits, mais la fin -et toutes les fins ouvertes- restent en suspens : n'avez vous pas peur de laisser le lecteur sur sa faim ? Qu'il pense s'être fait un peu avoir, dans l'attente de la suite ?

C'est une volonté de ma part que de laisser les fins ouvertes. Mais à y réfléchir, peut-être devrais-je en effet envisager une suite : que sont-ils devenus ? Ceci dit, le cœur du livre reste la communication entre deux peuples radicalement différents -ou presque- et la subversion.Y a t-il un intérêt à savoir ce que deviennent ceux qui ont transgressé les coutumes ? L'essentiel est qu'ils se soient démarqués de leurs lois respectives, qu'ils aient osé l'individualité face au collectif. Et pour le lecteur, s'il reste sur sa faim, il lui reste les recettes présentes dans le livre...

Vous êtes musicienne, critique musicale, et vous vous lancez dans le roman : feu de paille, ou envie à long terme ?

Le temps musical et le temps de l'écriture sont très différents. Là où le temps est clairement défini pour préparer un programme musical, on a pour écrire un temps libre de toute contrainte. Ce qui peut être assez  complexe, finalement. On s'aperçoit, du moins c'est mon cas, qu'on peut revenir sur un écrit et le modifier en profondeur bien après ce qu'on pensait être sa version définitive. On peut bien sûr revenir sur une sonate de Beethoven plusieurs fois au cours de sa vie, mais la partition restera la même. Alors qu'en écrivant, la partition peut se modifier et se transformer dans ses fondamentaux. J'ai toujours pratiqué l'écriture du fait de mon activité de critique, mais dans ce cas, j'écrivais sur du « vivant » et de l'instantané. Écrire le Fracas m'a donc donné un temps plus élastique, presque distendu. De fait, j'ai pu partager le devenir de personnages qui finalement, m'ont emmenée où ils voulaient. Et ils continuent : ce sont des archétypes pour la plupart, et j'ai continué l'histoire de l'un deux, mon préféré, le plus hermétique à la communication, dans un autre roman. Je n'en ai pas fini avec lui, disons qu'il n'a pas fini son itinéraire de vie, il lui reste beaucoup à découvrir, mais à d'autres époques et au contact de personnalités bien différentes de celles du Fracas. En parallèle, je m'attaque à un autre tabou, avec la même optique que pour le cannibalisme. Feu de paille ou envie à long terme, je ne sais pas encore. Ce qui est certain, c'est que les tabous ne manquent pas et que mon maître-éclaireur, c'est lui mon préféré, continue à explorer le monde.

Merci pour vos réponses et vivement le prochain roman !

Merci à vous.

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