Dan Simmons est un monstre sacré de la science-fiction. Hypérion et l'Echiquier du mal sont deux chef d'œuvres qui ont déchaîné les passions. Alors quand leur auteur décide de s'attaquer à la relecture de l'Iliade, on peut s'attendre à de grandes choses. D'autant plus que le précédent en matière de relecture de mythe n'est autre que Dune. Et c'est avec une joie non contenue que l'on se jette, avec beaucoup de retard certes, sur ce livre déjà encensé par la presse.
Hockenberry est un scholiaste. Ex-universitaire de la fin du vingtième siècle, spécialiste de l'Iliade et mort d'un cancer, il est, avec nombre d'autres amateurs très éclairés des écrits d'Homère, au service des dieux grecs. Des dieux non pas personnifiés mais bien vivants, sur Mars, et qui prennent un malin plaisir à jouer avec les différents clans grecs dans la guerre de Troie. Seul garde-fou à leur folie des grandeurs, permise par des années de développement des nanotechnologies, Zeus. Celui ci, plus puissant que tous les autres, impose une règle : dépêcher des scholiastes sur terre pour vérifier que les évènements ne divergent pas du cours de ceux racontés par Homère. Hockenberry n'est qu'un pion, un outil dont on se débarrasse une fois qu'il a servi. Tout comme ces robots ayant fait scission avec les humains il y a déjà bien longtemps, qui commencent à s'alarmer du remue-ménage que font les Dieux sur Mars, et qui ont mandaté une mission de reconnaissance.
Comme toujours avec Dan Simmons, tenter de donner un aperçu de l'histoire est une belle utopie. Les 3 récits contés dans ce pavé de 900 pages (en édition de poche) sont intimement liés, bien plus que ce que l'on peut penser, et les tenants et aboutissants de chacune des destinées des personnages ne seront révélés qu'à la toute fin. L'auteur s'y entend toujours aussi bien à faire durer le suspense, d'autant plus qu'il ne s'embarrasse pas de délicatesse avec ses personnages, toujours bousculés, toujours sur la corde raide, et qu'il n'hésite pas à faire disparaître certaines figures clefs, comme si les attentes du lecteurs, ce besoin de savoir le fin mot de l'histoire, passaient après la cohérence de l'ensemble et sa plausibilité.
Ilium dépeint la guerre de Troie comme vous ne l'avez jamais vue. Tout d'abord parce que l'Iliade n'est qu'une toile de fond pour le récit, mais surtout parce que Simmons nous re-raconte la guerre, telle que décrite par Homère, mais avec des mots, avec un vocabulaire, avec un style autrement plus accessible. Les deux cycles d'Hypérion transpiraient déjà l'amour de cet homme pour la culture classique, Ilium ne fait que le confirmer. Proust et Shakespeare font eux aussi partie du voyage, et sont mis en relation avec les histoires que vivent les personnages. Loin d'être un signe que l'auteur se gargarise de sa culture, c'est avant tout une marque de respect, et celui-ci s'attache à montrer à quel point ces écrits sont tout à la fois universels et intemporels. Une petite leçon de philosophie extrêmement bien déguisée, mais qui n'égale pas en force la leçon d'histoire donnée. Simmons a beaucoup étudié pour écrire ce livre, et nous montre qu'au-delà des héros qui se jettent à terre, l'Iliade est avant tout une histoire d'hommes envoyés à la boucherie, de tripes répandues, de sang qui coule, de têtes écrasées, de femmes violées, torturées, dépecées. Une image qui, bien que présente dans le texte d'Homère, demande un certain travail pour être perçue et qui reste bien souvent hors de portée pour le lecteur lambda.
On retrouve dans Ilium la marque de fabrique de Simmons. Outre les multiples références culturelles, on retrouve ici un humour désabusé mais étonnamment efficace. On retrouve aussi ses personnages préférés. Le héros n'est jamais le plus beau, le plus grand et il le plus fort. Il est lâche, ventru, simple, arrogant et méprisant. Ceux en revanche qui apparaissent sous leurs plus beaux atours sont rapidement trainés dans la boue.
Il y a tant de choses dans ce roman qu'il ne peut suffire d'une critique pour le couvrir. La conclusion tient en peu de mots : Ilium est un roman exceptionnel, aussi divertissant et instructif qu'accessible, un quasi sans faute, seulement entaché par la mise sur le même plan au détour d'un paragraphe de la shoah et du 11 septembre. Une remarque qui fait tiquer le lecteur européen et qui semble (au vu des articles glanés ici et là sur internet) préfigurer certaines des idées développées dans la suite de ce roman, Olympos. Ce qui n'enlève cependant rien aux qualités déjà évoquées.
Kei []

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