Pour ceux qui l'ignorent, le terme « Hocus Pokus » est l'équivalent allemand et anglo-saxon du célèbre « abracadabra » formulé par nos sorcières et sorciers. Généralement modifiée en « Hocus pocus » dans nos contrées, cette formule tintinnabulante est le titre du recueil entièrement écrit et illustré par Elzbieta, pilier de la littérature jeunesse depuis plusieurs décennies. Regroupant neuf contes originaux, à cheval entre le registre fantastique traditionnel et des environnements plus modernes, elle pare ses histoires des ingrédients typiques du genre pour raconter des situations en lesquelles la jeunesse d'aujourd'hui se reconnaîtra sans aucun doute.

Illustration d'Elzbieta
issue de Hocus Pocus
texte d'Elzbieta, Le Rouergue, 2009Au gré de la lecture, nous apparaissent clairement des événements finalement familiers en ce début de XXIème siècle : un enfant du divorce, un papa qui ne reconnaît pas son petit garçon mais qui part à sa recherche plus tard, des enfants surprotégés, matériellement trop gâtés et finalement pas assez aimés, une mère qui ne veut pas voir grandir son fils... Beaucoup de thèmes complexes qui sont pris à contre-pied grâce à un traitement très « traditionnel » et souvent ironique : en effet au premier regard, ces histoires présentent toutes les caractéristiques des contes classiques de Grimm, Andersen ou de Perrault. Souvent on croise une marâtre qui accable ses enfants de corvées en tout genre ; une sorcière ou une fée qui soit met des bâtons dans les roues des jeunes protagonistes, soit remédie à leur problème ; des créatures magiques, qui maléfiques, qui providentielles... Elzbieta glisse même parfois, de manière limpide, des clins d'œil explicites à des contes précis : peut-être que la gentille Catibelinda vous rappellera une certaine Cendrillon, la poigne en plus. Le père dans « Les oiseaux de la maison » présente dans son attitude des similitudes fâcheuses avec Barbe Bleue. Le jeune Roubil qui grandit trop vite pour sa petite maison et se fait nourrir par la cheminée... mais oui, Alice au pays des merveilles a vécu ça aussi. Le fantastique, la légèreté de la narration, sont donc amoureusement mis au service de questionnements bien plus profonds.
Et si l'on s'amuse à regrouper les thématiques, les problématiques que soulèvent ces petites allégories, l'enfant est bien au centre de l'album, se dressant en héros incontestable, en toute circonstance : l'auteure lui oppose toujours des adultes démesurément névrosés, déraisonnables, égoïstes, maladroits ou irresponsables. Dans « Les jours de la semaine », c'est le plus petit de la progéniture, à l'image d'un Petit Poucet, qui sauvera sa famille. Elzbieta souhaite ostensiblement que son petit lecteur s'identifie, se reconnaisse, se sente valorisé, et on le perçoit d'un bout à l'autre du recueil. La grande variété de sujets abordés permet d'ailleurs de ratisser large. Peut-être un peu trop ? Car si neuf contes contenus dans un seul livre sont un projet louable et ambitieux, c'est hélas également ce qui fait sa faiblesse. Chaque petite histoire, bien que bâtie sur des bases intéressantes, se voit le plus souvent expédiée sans autre forme de procès, à coup d'ellipses injustifiées, de mises en contexte et descriptions trop rapides pour permettre l'immersion, et pour la plupart, se solde par une déroutante queue de poisson. Les contes traditionnels, qu'on le cautionne ou non, prône bien souvent une sorte de morale, de leçon finale qui sert de conclusion au déroulement de l'aventure. Ici, on s'interroge parfois sur l'enjeu de l'histoire, et l'incompréhension nous envahit lorsque se présente déjà l'aventure suivante. Exception faite toutefois pour les derniers contes, qui parviennent plus ou moins à créer l'attente et à la satisfaire sans que nous ne ressortions frustrés, et où l'on s'attache davantage aux personnages.

Illustration d'Elzbieta
issue de Hocus Pocus
texte d'Elzbieta, Le Rouergue, 2009Malgré un ensemble narratif inégal, l'album présente en revanche un visuel vraiment personnel et immersif. Elzbieta est une véritable plasticienne (peintre, sculptrice et photographe), et fidèle à son univers, elle installe ici une myriade d'atmosphères différentes, grâce à l'utilisation de techniques mixtes. Par des planches qui prennent plutôt l'apparence d'épreuves ou d'estampes (monotypes, lithographies, sérigraphies), elle fait naître un sentiment d'inquiétude et de mystère, qui sied parfaitement aux situations rencontrées par les jeunes protagonistes de ses histoires. Les traces très graphiques et autres griffonnages broussailleux, où surgit le profil de personnages inconnus ou de créatures magiques, sont autant d'environnements presque ésotériques qui nous invitent dans ces voyages fantastiques. Elle joue d'ailleurs à la fois sur la silhouette et la réserve (l'absence) de ces formes fantomatiques. Et à côté de ces motifs imprimés, elle apose des éléments de collage : gravures anciennes rappelant les classiques de Gustave Doré, ou encore des montages de personnages cousus, dédramatisant par leur côté rondouillard les décors sombres des autres techniques. Ses ambiances chromatiques brassent des camaïeux de gris, noirs, ocres, et seules quelques touches de rouge viennent rappeler la vie, le danger ou la profondeur des sentiments.
A travers un recueil touffu, Elzbieta nous présente une série de petites histoires fantastiques plutôt bien inspirées (des contes classiques et de la société actuelle), mais malheureusement de teneurs inégales. En effet certaines d'entre elles souffrent de leur brièveté ou de leur traitement trop précipité. Mais l'album reste quand même un bel objet, pour son parti pris, qu'il soit thématique ou graphique. Il ouvrira par ailleurs certainement le dialogue avec légèreté entre adultes et enfants sur des sujets sérieux qui les interrogent au quotidien.
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