Qui n'a jamais espéré, pris au cœur d'une histoire passionnante, ne jamais en atteindre la fin ? Qui n'a jamais éprouvé ce petit pincement au cœur qui précède le dénouement d'un roman, lorsque l'on sait qu'on n'a plus que quelques minutes à partager avec ces personnages d'encre et de papier qui peuplent si bien notre imaginaire ? Qui n'a jamais ralenti sa lecture à l'approche des dernières pages, pour prolonger ces derniers moments si précieux ? Qui n'a jamais rêvé, en somme, d'une histoire sans fin ?
L'Histoire sans fin ne réalise pas exactement ce prodige. Mais la valeur des trésors qu'elle renferme dépasse largement le cadre d'une simple histoire fantastique pour enfants ; elle en fait un ouvrage infiniment précieux et digne d'éloges. La narration tout d'abord, basée sur une gigantesque mise en abyme, ne cesse d'émerveiller. Petit rappel des faits : Bastien Balthazar Bux est un jeune garçon plutôt gros et maladroit, qui essuie régulièrement les moqueries de ses petits camarades. Fuyant ceux-ci, il se réfugie un jour dans la librairie de monsieur Karl Konrad Koreander, chez qui il découvre un livre qui l'attire irrésistiblement. Alors que M. Koreander a le dos tourné, l'enfant en profite pour dérober le livre, court se réfugier dans une cachette où il pense ne jamais être retrouvé, et commence à lire. Le livre qu'il tient entre les mains s'intitule L'Histoire sans fin. L'Histoire sans fin, c'est l'histoire d'un Pays Fantastique en proie à un mal mystérieux, qui se voit rongé un peu plus chaque jour par le néant. Le jeune Atréju, de la tribu des Peaux vertes, est donc dépêché par la Petite impératrice pour partir à la recherche du héros qui sauvera ce monde de la disparition. C'est le début d'une longue quête qui vaudra à Atréju des aventures et des rencontres toutes plus abracadabrantes les unes que les autres, mettant en scène un nombre incroyable de créatures de toutes sortes, fruits de l'imagination inépuisable de Michael Ende. Un bestiaire fantastique inouï, composé en vrac de dragons de la fortune, de centaures, de mangepierres, de feux follets, d'Acharai, de Sassafraniens, de chevaliers, de femmes-fleurs... Si l'on ne s'en tenait qu'à cette première partie de l'histoire, à savoir une quête éperdue pour le sauvetage d'un monde en perdition, L'Histoire sans fin serait déjà un excellent roman, pétri de rebondissements, de révélations, remarquablement bien raconté et passionnant. Mais il s'agit en fait de bien plus que cela.
L'Histoire sans fin prend toute son ampleur lorsque les deux niveaux de lecture (la « réalité » de Bastien et la « fiction » du livre qu'il est en train de lire) commencent à se mêler : peu à peu, Bastien est happé par l'histoire, jusqu'à être littéralement propulsé dans celle-ci. Le roman est ainsi divisé en deux grandes parties : la quête d'Atréju, qui s'achève par l'arrivée de Bastien dans le Pays Fantastique, puis l'évolution de Bastien dans ce monde nouveau pour lui. Non content de bénéficier des scènes les plus prenantes et du rythme le plus soutenu, la première partie contient également les ferments d'une réflexion passionnante sur la place de l'imaginaire dans notre société - une place réduite à la portion congrue pour un imaginaire méprisé, voire renié par les adultes, et parfois même utilisé à des fins malveillantes.
L'œuvre atteint son climax dans la rencontre entre la Petite impératrice et le Vieillard de la Montagne Errante (les deux personnages les plus mystérieux et les plus profonds du récit), qui ajoute encore un niveau à la mise en abyme du récit, réduisant celui-ci à un gigantesque cercle vicieux... à une véritable histoire sans fin. Après un tel défi pour l'imagination, la seconde partie semble bien terne, le rythme se fait plus lent et linéaire. La réflexion ne porte plus tant sur la valeur de l'imaginaire que sur les conséquences de l'acte créateur, par le biais d'un message métaphorisé à l'extrême qui frôle un didactisme un peu trop appuyé. Confronté à ses désirs successifs - les bons comme les mauvais - Bastien va suivre un voyage initiatique parsemé de pièges et d'embûches, dont il ne réchappera que de peu. Car si le héros de L'Histoire sans fin possède une particularité, c'est bien celle de ne pas en être un. Comme un reflet inversé du fier et courageux Atréju, pur personnage de fiction, Michael Ende s'applique à faire de Bastien un personnage en tout point méprisable - faible, timoré, puis égoïste et arrogant... humain, en somme. Sa seule force, qui fait de lui un être à part dans le Pays Fantastique, est son incroyable capacité à inventer des histoires qui prennent aussitôt consistance dans ce royaume de tous les possibles. Car le Pays fantastique n'est autre que celui du rêve, peuplé de toutes les créations des hommes, une sorte de placard à idées grouillant de vie, de mystères, et totalement dépourvu de frontières... Ou comment réussir à faire tenir l'infini dans un simple livre.
Infinité géographique, mais aussi infinité des possibles : Michael Ende prend un malin plaisir à pratiquer dans son récit de nombreuses ouvertures, par lesquelles l'imagination n'a plus qu'à s'engouffrer. Les « Mais cela est une autre histoire, qui sera contée une autre fois. » qui ponctuent le récit lorsque celui-ci se détourne d'une intrigue périphérique sont autant d'invitations à tisser soi-même de nouvelles ramifications, à élargir et à peupler toujours plus le Pays Fantastique de nos propres inventions. Véritable hymne à l'imagination et à la fantaisie, L'Histoire sans fin met en scène ce qui constitue l'aboutissement ultime pour tout rêveur qui se respecte : pouvoir se transporter physiquement dans un monde imaginaire que l'on pourrait modeler à l'infini selon son inspiration. Mais l'on y apprend également qu'il y a un lourd tribut à payer en échange de toute cette liberté, et que le Pays Fantastique, si agréable qu'il soit de s'y réfugier, ne peut offrir tout ce dont un être humain a besoin... à commencer par la présence et l'affection de ses semblables.
Récit de fiction dans toute sa splendeur, L'Histoire sans fin mêle avec jubilation aventure et merveilleux, dans un tourbillon incessant de créatures incroyables et de rencontres improbables. On en ressort tout étourdi, prêt à croiser au coin de la rue un Schlamuffe rieur ou un Tout Petit juché sur son escargot de course. J'ai moi-même failli en écraser un par mégarde en sortant de chez moi pas plus tard qu'hier. Heureusement, un feu follet m'en a empêchée au dernier moment, mais il est arrivé si vite qu'il a fini sa course contre une vitre qui l'a méchamment assommé. Je l'ai donc recueilli et il se repose bien au chaud dans mon chapeau de sorcière garni de nuages et de cheveux d'ange. Avant de sombrer dans l'inconscience, il m'a glissé ces quelques mots énigmatiques : « Lorsque les Tout Petits partent en voyage, c'est le commencement d'un nouvel âge. » Mais cela est une autre histoire, qui sera contée une autre fois.
Danorah []

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