En mai 2005, on pouvait découvrir les déambulations nocturnes d'un certain Ali, personnage qui affrontait en même temps que son lecteur sa peur de l'obscurité dans un écrin tout en noir et blanc. L'auteure/ illustratrice de l'album La nuit, Betty Bone, retrouve ici le monsieur dans un univers tour à tour monochrome et éclatant de couleurs. Ali nous invite désormais dans son intimité, et même davantage, puisque nous voilà convive privilégié d'une belle correspondance avec un certain « Johnny Picasso ».
Dans cet album très simple, destiné à un lectorat plutôt jeune, il est juste question de partager un instant à la fois banal et important de la petite routine de ce fameux Ali. Mais d'ailleurs, qui est Ali ? A première vue, on n'en saura pas davantage que la succession de petits événements qui ponctuent le quotidien de ce bonhomme moustachu, à l'œil lumineux et à l'expression avenante. D'abord une pièce vide, au design noir et blanc saupoudré de quelques touches colorées, éclairée par une fenêtre d'où jaillit un ciel azuré presque irrationnel. Puis l'arrivée de ce personnage muet et emmitouflé, projeté du dehors immaculé vers cet espace confiné. Au fil des pages, nous l'accompagnons dans ce qui ressemble avant tout à de simples rituels, mais bientôt nous voilà spectateurs d'un joli acte de création de sa part (et d'une astucieuse mise en abyme), un dessin de sa main qu'il destine à un interlocuteur au nom évocateur de Johnny Picasso. Le petit lecteur médusé aura donc le loisir de suivre le cheminement de la lettre, de la confection jusqu'à la livraison chez le destinataire, grâce au facteur qui passe le mardi, « toujours à l'heure ».

Illustration de Betty Bone
issue de L'heure du facteur
Le Rouergue, 2010A
la différence de La nuit, son prédécesseur entièrement en noir et blanc,
L'heure du facteur joue la carte de l'opposition entre décors
monochromes et anecdotes colorées. Mais fidèle à sa technique, l'illustratrice
Betty Bone utilise encore une fois majoritairement les aplats et la perfection
géométrique du tracé vectoriel pour créer un univers zen, suggéré et épuré. De
manière élégante et efficace, elle construit de quelques traits de véritables
espaces (celui de la pièce principale de la maison d'Ali), alternant ligne
« claire » et volumes pleins. Le noir et blanc est toujours dominant,
par moment l'incolore semble même envahissant, pour ne pas dire écrasant
(l'enchaînement des deux premières doubles pages en sont l'exemple probant,
illustrations très éloquentes d'un extérieur d'hiver rigoureux puis d'un intérieur
presque dépouillé). Mais si cette colorisation tranchée, à la limite des ombres
chinoises, peut paraître froide au premier abord, elle prend doucement vie au
fur et à mesure que les couleurs s'approprient l'espace. L'agencement de ce
noir et blanc et de la couleur semble même être apposé de manière
raisonnée : on retrouve ces touches chatoyantes à l'intérieur ou sous les
objets (les vêtements d'intérieur d'Ali, dans ses bottes, dans le poêle), mais
aussi là où réside véritablement la vie (les animaux, les crayons de couleur,
les timbres), Dans un premier temps, comme les bonnes vieilles habitudes que
nous expose Ali avant de s'atteler à sa lettre, les compositions sont plutôt
statiques, bien plantées. Puis elles se dynamisent lentement mais
sûrement, resserrant notre regard sur les gestes d'Ali, sur son visage très
minimaliste mais réellement expressif (et ses jolis yeux vairons), la couleur
prend d'ailleurs le dessus lorsque l'on voit le personnage et sa chemise
bigarrée penché sur sa correspondance. Betty Bone joue allègrement sur les
analogies de formes (dans la double page où les sillons de la camionnette du
facteur répondent au sujet du grand panneau publicitaire). Outre l'opposition
noir et blanc/ couleurs, elle se livre à une autre confrontation ludique dans
son graphisme : celle de la rigueur vectorielle opposée au crayonné
traditionnel et manuel. Ainsi lorsqu'Ali s'arme de ses crayons pour réaliser
son œuvre, on découvre le trait sensible et plus humain de l'illustratrice à
travers lui, faisant apparaître le geste et la spontanéité du crayonné artisanal.
En dehors de l'atmosphère sereine que confère l'auteure à son album, et malgré une narration vraiment linéaire, on pourra suivre, en parallèle de l'histoire d'Ali, le destin croisé des autres « habitants » de la maison, ou simples compagnons de route. Le fil conducteur de ces aventures reste assurément l'élaboration de la lettre, mais de page en page, bien que l'on change d'échelle et de point de vue, on pourra toujours s'amuser à retrouver une espiègle araignée trotteuse, à déloger les chats de leur cachette, ou à suivre des yeux le déploiement rutilant d'un couple d'oiseaux. Par ailleurs, Betty Bone dresse innocemment une belle rencontre entre campagne et ville (puisqu'Ali vit à la campagne et Johnny habite en ville), dont le trait d'union est tout simplement la lettre.
Porté par sa trame linéaire et son ambiance très zen mêlée d'épuré et de couleurs intenses, L'heure du facteur est un album qui s'adresse plutôt aux très jeunes. Il offre un moment calme et presque mystérieux en compagnie d'Ali, nous fait découvrir sa maison et nous ouvre son cœur en partageant avec lui la confection d'une lettre pour son ami. Sans prétention, mais efficace dans son propos, son graphisme tranché et géométrique interpelle et offre une conte parfaitement lisible pour les tout petits. En attendant d'autres instants de vie d'Ali...
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