7/10Le grand trou américain

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 15/03/2012
Notre verdict : 7/10 - Serial bidouilleur (Ecrivez votre critique)

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Même - et surtout - chez les enfants, la culture américaine est très présente : les films, la musique, les bandes dessinées, voire les dessins animés issus des États-Unis, font partie de leur quotidien, aussi sûrement sinon davantage que la culture française. Le productivisme, le mercantilisme, la course à la consommation mais aussi le sens du spectacle et le sensationnel : une majorité des aspects américains, proches du stéréotype, sont passés à la moulinette et sont au centre de l’album Le grand trou américain.  Pourtant la trame directrice aux confins de l’absurde est aussi l’occasion pour Michel Galvin, l’auteur/ illustrateur, de tourner en dérision et de dépeindre avec une pointe de tendresse cette société qui l’a bercé lui aussi depuis l’enfance.

Le grand trou américain
Illustration de Michel Galvin, issue
de Le grand trou américain,
Le Rouergue 2012
Résumer l’histoire du Grand trou américain nous plonge directement dans une sorte de voyage surréaliste, qui nous en rappellera certains autres, pas forcément outre-Atlantique d’ailleurs (Alice au pays des merveilles, le film d’animation psychédélique Yellow Submarine, ou l’univers de Prévert) : il semblerait que les américains aient conçu, dans une usine ultramoderne, un gigantesque trou qui se déroule, placé ensuite sur une grande plate-forme roulante, elle-même sise au centre d’une immense place. En y jetant dedans toutes sortes de choses (et de gens !), par mégarde en premier lieu, puis à dessein ensuite, on s’aperçoit rapidement qu’en allant les repêcher, on les récupère en quantité industrielle. Le progrès industriel : voilà ce qui fascine et effraie simultanément, et que décrit Michel Galvin à travers cette histoire un brin loufoque. Racontée par un narrateur enfant, qui retransmet à la première personne ce que son propre papa lui a raconté, c'est probablement sa propre vision enfantine que l'auteur réaccoutume en y insufflant son recul d’adulte. Sur un ton oral presque familier, qui laisse même échapper quelques termes grossiers, le petit garçon brode son récit comme il revivrait un film, s’étonne et nous gratifie même de ses petits commentaires innocents. Et malgré la démesure du phénomène et des événements, la chute, toute aussi surréaliste mais plutôt ironique, évoque comme un pied de nez une éventuelle théorie du complot et tourne en dérision la solennité des hommes politiques américains. Au fil de la lecture, on oscille entre fascination aveugle pour le système et antiaméricanisme primaire en filigrane, mais l’histoire et le propos restent tellement légers et oniriques que l’on imagine la nuance plus subtile qu’elle n’y paraît. Quelle que soit l’interprétation, le jeune lecteur doit être capable de second degré et de décrypter les métaphores et les allusions sous-jacentes, au risque de voir l’enjeu du récit lui échapper.

Le grand trou américain
Illustration de Michel Galvin, issue
de Le Grand trou américain,
Le Rouergue 2012
L’imagerie délivrée par Michel Galvin est quant à elle en parfaite corrélation avec le concept dépeint mais aussi constellée de références : une illustration décalée, mélange de noir & blanc et de couleurs délavées, entre photographie et collage. L’univers est proche des affiches des années 50-60, avec ses éléments d’architecture et ses voitures au design arrondi, ses typographies très inscrites dans cette période. Naturellement, on y ressent également des effluves du futurisme, mettant en avant cette apologie du progrès à tout prix. Par ailleurs, le graphisme rappelle quelques grands noms du Pop Art : les textures ou trames particulières utilisées par Lichtenstein, ou encore le graphisme des œuvres d’Andy Warhol (pour les boîtes de soupe Campbell par exemple) : une allusion logique puisqu’ils dénoncent la production en série et les prémices de la société de consommation eux aussi. L’esprit maquette qui se dégage grâce à la confrontation du très grand et du tout petit (certains éléments sont proches des jouets miniatures), l’invention de machines improbables (le mécanisme servant à repêcher les gens du trou), donne à l’album son cachet nostalgique et singulier.

Allégorie d’une société qui depuis plusieurs décennies a infusé ses références dans le monde entier, Le grand trou américain est l’occasion, pour un jeune lecteur suffisamment mature (à partir de 6 ou 8 ans), de secouer un peu l’aura de l’American way of life, sans tomber pour autant dans la condamnation sommaire. Michel Galvin donne vie à un monde alléchant, tendre, ludique, mais aussi ironique qui, graphiquement, devrait plaire autant aux petits qu’aux adultes.

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