« Méfiez-vous de moi ! Je parais douce, timide, rêveuse et petite pour mes dix ans. N'en profitez pas pour m'attaquer. Je sais me défendre. Mes parents (qu'ils soient remerciés dans les siècles des siècles !) m'ont fait cadeau du plus utile car du plus guerrier des prénoms : Jeanne. Jeanne, comme Jeanne d'Arc, la bergère devenue général, la terreur des Anglais. Ou cette autre Jeanne, baptisée Hachette, car elle n'aimait rien tant que découper en tranches ses ennemis. »
Ainsi débute le petit roman qu'est La grammaire est une chanson douce. Qu'est-ce donc que cette histoire de grammaire dont l'héroïne est une petite peste âgée d'une dizaine d'années ?, me demanderez-vous... Sachez tout d'abord que ce n'est ni un traité d'orthographe, ni un conte pour enfants. Ce n'est pas non plus un ouvrage réservé aux amoureux de la syntaxe, pas plus d'ailleurs qu'il n'est destiné aux écoliers renâclant face aux règles de concordance des temps. La grammaire est une chanson douce, c'est tout simplement une ode à la langue française, à l'amour des mots, et à l'amour tout court.
Jeanne a donc dix ans... mais pas la langue dans sa poche. Elle a aussi un grand frère, qui s'appelle Thomas, et ses parents sont divorcés, vivant chacun d'un côté de l'Atlantique. La vie de Jeanne et Thomas s'articule autour des traversées de l'océan - ce dont ils ne se plaignent pas, en bons garnements qu'ils sont - jusqu'au jour où une tempête plus violente que les autres provoque le naufrage de leur bateau. Jeanne et Thomas se réveilleront échoués sur une plage, sains et saufs mais... ayant perdu tous leurs mots ! Le vent était si violent qu'il s'est engouffré dans leur cerveau et y a effacé toute trace de langage. Heureusement, un vieil homme et son neveu aux grands yeux verts vont les recueillir et les inviter à découvrir leur île, une île un peu particulière, où les mots sont le centre de tout. Jeanne, toujours muette, va aller de surprise en surprise : sur cette île, les gens ont tous des métiers bizarres, comme ce monsieur Dieudonné, appeleur diplômé des plantes et des poissons, ou comme Marie-Louise, étymologiste en quatre langues. Mais ce n'est pas tout ! Il y a même un hôpital pour mots malades, car « il faut faire attention aux mots. Ne pas les répéter à tout bout de champ. Ni les employer à tort et à travers, les uns pour les autres, en racontant des mensonges. Autrement les mots s'usent. Et parfois, il est trop tard pour les sauver. » Le vieil homme, Monsieur Henri, va même faire visiter à ses deux protégés un village où les mots vivent leur vie tranquillement, sans s'occuper des humains, se marient, divorcent, et s'associent à leur guise. Quant à Thomas, il est initié à la musique par le « neveu sublime », et ne lâche bientôt plus sa guitare. Ce qui a tôt fait d'inquiéter Jeanne, qui malgré son dédain pour la « race globalement malfaisante » que représentent les garçons, n'a pas spécialement envie de se faire piquer sa place de petite soeur par un simple instrument de musique.
Au fur et à mesure, noms, adjectifs, verbes et conjonctions vont reprendre place dans l'esprit des deux enfants, bientôt suivis du mode d'emploi pour les agencer et leur donner un sens ; ce mode d'emploi, c'est la grammaire, qu'ils apprennent à aimer à force de côtoyer les mots et leurs protecteurs - les habitants de l'île. Mais tout le monde n'aime pas les mots. Certaines personnes, ternes, rêches et racornies, sont persuadées que « tous les mots ne sont que des outils. Ni plus ni moins. [...] Quelle idée de les adorer comme des dieux ! Est-ce qu'on adore des marteaux ou des tenailles ? » Bientôt, Jeanne va avoir affaire à ces individus revêches et effrayants... A travers cette confrontation, le lecteur voit poindre la critique d'un enseignement scolaire du français trop rigide et analytique, privilégiant la technique et la rigueur au détriment du plaisir et de la passion.
Agrémentée des illustrations aquarellées et ensoleillées de Bigre, qui ajoutent encore à la candeur du récit, La grammaire est une chanson douce est une histoire contemplative et tendre, fantaisiste mais très juste, qui sait mettre le doigt sur nos travers - non seulement dans notre langage, mais dans notre façon d'être vis-à-vis des autres, et ce sans jamais verser dans la victimisation ni la stigmatisation. Protestant avec finesse et poésie contre productivisme démesuré et rationalisme outrancier, Erik Orsenna, membre de l'Académie Française, confie au lecteur son amour immodéré pour les mots et l'invite à prendre le temps de déguster chaque phrase prononcée, chaque instant vécu, afin de n'en pas laisser perdre une miette. D'une plume pleine de douceur et de naïveté, il nous conte une histoire de mots, de personnages rocambolesques et bariolés, mais aussi et surtout d'amour, d'amitié et de tolérance.
Pour couronner le tout, l'auteur nous délivre un formidable message d'espoir : « Monsieur Henri, les mots... ils peuvent faire recommencer l'amour ? [...] - Pas toujours, Jeanne. Les mots ne peuvent pas toujours faire recommencer l'amour. Ni les mots, ni la musique. Hélas. [...] Mais ça n'empêche pas d'essayer. On essaie, Jeanne, depuis dix mille ans, on essaie tous... »
Danorah []

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