Au cours de l'année 1959, The Magazine of Fantasy and Science-Fiction publia une très belle nouvelle, récompensée par un Hugo (prix attribué chaque année aux meilleurs récits de science-fiction ou de fantasy publiés l'année précédente). Six printemps plus tard, la même petite histoire est devenue un joli roman, lequel sera couronné par le fameux Nebula (prix décerné, une fois l'an, à l'oeuvre jugée la plus novatrice par la Science Fiction and Fantasy Writers of America). Une soixantaine d'éditions, traduit en douzaine de langues, adapté deux fois pour la télé américaine (The Two Worlds of Charlie Gordon et Flowers for Algernon), arrangé au théâtre sous forme de comédie musicale (Charlie and Algernon), porté à l'écran par le cinéaste Ralph Nelson sous le titre de Charly (1968) et à nouveau récompensé par un prix Hugo spécial de la meilleure novelette de tous les temps en 1992. L'auteur originel ? Un chercheur universitaire en psychologie et professeur d'anglais, de littérature américaine et d'écriture peu connu : Daniel Keyes. Son chef-d'oeuvre ? L'un des plus poignants et grands classiques de science-fiction : Des fleurs pour Algernon*.
Algernon n'est pas une souris de laboratoire comme les autres : son cerveau a été chirurgicalement trafiqué dans le but de décupler ses capacités intellectuelles. Devant le succès et les résultats de cette opération, le Professeur Nemur et le Docteur Strauss décident d'appliquer le même traitement à l'homme. Et c'est en Charlie Gordon qu'ils jètent leur dévolu. Doté d'un petit QI de soixante-huit, sans véritables attaches familiales et animé par l'envie d'apprendre à être comme tout le monde, le jeune homme s'avère être le cobaye idéal. L'expérience est d'abord une réussite. Ses aptitudes intellectuelles atteignent des sommets jusqu'à dépasser celles de ses « maîtres ». Mais parallèlement à la brutale ascension cérébrale de Charlie, Algernon commence à avoir des comportements étranges...
Je préviens tout de suite les réfractaires au genre : Des fleurs pour Algernon n'est pas une oeuvre de science-fiction telle qu'on pourrait s'y attendre. Ici, point de terminologie incompréhensible, de concepts hautement technologiques ou de descriptions emportées d'un ailleurs plus ou moins futuriste. Si le postulat de départ est bien une indéterminée chirurgie expérimentale et révolutionnaire permettant de booster l'intelligence, le contexte général représenté par Keyes est tout à fait ordinaire. Les personnages modestes évoluent dans une époque proche de celle qui a donné naissance au livre. Le roman part explorer les méandres de l'intelligence, le labyrinthe des émotions, et les liens profonds de ces deux circuits qui, fermés l'un à l'autre, n'ont finalement aucune vitalité. De ce côté-là, Daniel Keyes impose sa pertinence. D'ailleurs, il a toujours montré un large intérêt pour la complexité de l'esprit des hommes, aussi bien dans ses trois autres romans que ses quelques études journalistiques sur la criminologie. Et avec Des fleurs pour Algernon, Keyes va jusqu'à mettre en scène le fantasme et les peurs de nombreuses personnes, à savoir ce que nous deviendrions si notre intelligence venait à être altérée en mieux... ou en pire.
Toute l'expérience se déroule à la première personne, sous la forme de comptes-rendus rédigés par Charlie Gordon et censés être étudiés par une ribambelle de scientifiques. Cette espèce de journal de bord demeure un choix narratologique remarquable. Non seulement il permet d'être plus réceptif au tempérament de Charlie, favorisant l'identification au personnage, mais en plus, la forme épouse superbement le fond. Son à-propos instruit le lecteur sur son état d'avancement intellectuel et cela dès la première page du livre. Avant le traitement expérimental, les phrases de Charlie sont maladroites, remplies de fautes d'orthographe. Une fois passé entre les doigts des chirurgiens, ses comptes-rendus vont rapidement s'étoffer. Il structure son témoignage, découvre les joies de la ponctuation (joli moment d'humour), affûte son vocabulaire et sa syntaxe, prend conscience de ses erreurs. Il ira jusqu'à exprimer sa honte face à ses premiers écrits à travers lesquels il ne se reconnaît plus. Heureusement, la narration de Charlie ne se perd jamais dans le style pédant de l'érudit suprême. Même à l'apogée de son escalade intellectuelle, ses écrits restent le plus clair et simple possible, ce qui entraîne une lecture fluide et rapide sur l'ensemble du roman dans sa version originale.
L'éveil progressif de Charlie se révèle également fulgurant dans sa manière de saisir le monde qui l'entoure. Sa perception idyllique du début illustrait une naïveté infantile propre à sa condition : un simple d'esprit qui croyait que les rires émis par son entourage à son égard étaient des marques d'affections. Daniel Keyes, fort de son expérience de professeur dans une école spécialisée pour adultes handicapés, enfonce le clou très fort dans le cerveau de son lecteur en rappelant la place attribuée à ces êtres vivants dans notre monde. De la différence et de la faiblesse de Charlie, les hommes tirent de quoi assouvir leur moquerie malveillante et leur complexe de supériorité. Car personne ne l'a jamais estimé, sauf la pitié de quelques prochains, seul sentiment à avoir osé tisser de pitoyables liens avec ce zouave malgré lui. Et avec le développement de sa raison, les pensées de Charlie basculent vers une idéologie adéquate et réaliste pour finalement épouser l'horrible pessimisme. En devenant supérieurement intelligent, Charlie succombe à l'arrogance puis au mépris des apparats des soi-disant instruits qui l'utilisent pour se faire valoir. Il confronte le monde des apparences à son ridicule tout en ayant au fond de lui ce sentiment de n'être rien d'autre qu'une créature du docteur Frankenstein issue d'une triste et insolite farce.
Sa compréhension de l'univers l'oblige à se réfugier dans la solitude. Mais son emprisonnement volontaire n'est évidemment pas un état de fait objectif. Keyes ne fait pas de son livre un pamphlet contre l'humanité. Son propos est de démontrer, à partir du caractère particulier de son anti-héros, que l'intellect seul ne conduit nulle part et que le passé finit toujours par rattraper son propriétaire. Or, le point faible de Charlie est son incapacité à faire que les émotions de son coeur suivent la marche intrépide des idées de son cerveau. C'est de cette défaillance que naît une brûlante et maladive tristesse. Keyes pousse alors son récit jusqu'aux frontières de la schizophrénie**. Peu à peu, deux natures opposées se disputent le corps de Charlie : le génie forgé par la science qui voudrait découvrir pleinement la sensation d'aimer mais qui n'y parvient pas, faute au simple d'esprit caché derrière le voile de l'artificiel et qui panique à la moindre manifestation du désir éprouvé pour une femme. La résolution de ce trouble empoisonnant ne pouvait se faire qu'en remontant à ses origines. Le récit fait donc intervenir à plusieurs reprises le télescopage des temporalités. Les capacités intellectuelles de Charlie lui permettent d'éclairer des zones d'ombres de sa mémoire et d'ainsi se plonger dans le cours de son enfance pour essayer d'y trouver la cause de son blocage émotionnel. Mais Keyes esquive l'affranchissement tant attendu et confronte ses personnages à la fatalité du passé qui construit présent et devenir. Totalement bouleversant.
Ni le stress de la feuille blanche, ni la rédaction facile d'un avis dérisoire n'ont été à l'origine de la longue période qui m'a été nécessaire pour prendre l'initiative d'écrire sur ce grand classique. Au terme de cette présente chronique, j'avais tout simplement très peur de sentir à nouveau l'émotion qui s'était emparée de moi lorsque les derniers comptes-rendus de Charlie clôturèrent ma première lecture. Cette même émotion qui m'avait rompu à la mélancolie. Pendant des semaines. Et c'est étrange comme une simple fiction peut vous prendre à la gorge et vous chambouler avec autant de force. Cela paraît presque extravagant. Car à bien y réfléchir, Des fleurs pour Algernon ne me ressemble pas. Et pourtant. J'ai été au bord du précipite ouvert par les mots de Keyes. J'ai été mis face à la condescendance et au pathétique, deux sentiments qui m'ont toujours fait fuir comme la souris recherchée par le chat affamé. Je ne pense pas être le seul à avoir éprouvé des sensations pareilles. Mais afin de ne plus sentir en moi cette émotion pour l'instant solitaire, j'espère seulement que vous m'affirmerez avoir subi du semblable, si par hasard vous avez été ou serez à votre tour le témoin impuissant de cette épreuve littéraire hors du commun.
____________________________________________
* Dans son dernier ouvrage, Algernon, Charlie, and I : A Writer's Journey (2000), Daniel Keyes revient sur la genèse de sa célèbre histoire et son succès international.
** Au début des années 80, avec son roman The Fifth Sally et son enquête journalistique The Minds of Billy Milligan, Keyes était l'un des premiers écrivains à s'intéresser aux troubles de la personnalité.
gyzmo []

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