7.5/10Le Festin chez la comtesse Fritouille

/ Critique - écrit par Danorah, le 13/03/2006
Notre verdict : 7.5/10 - Amer et délectable (Ecrivez votre critique)

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Trois histoires cocasses, pourvues d'un sens critique plus qu'acéré et d'un style accrocheur et loufoque.

Cher lecteur, si tu es actuellement en train de parcourir ces lignes, c'est sans doute qu'attiré par le titre incongru de l'oeuvre qui fait l'objet de la présente, tu as cherché à en savoir plus sur ma dernière découverte littéraire. Grand bien t'en a pris ! Loin de moi l'idée de te faire part d'une analyse exhaustive et pertinente du Festin chez la comtesse Fritouille et des deux autres nouvelles qui composent ce petit recueil - analyse que je serais incapable de mener à son terme, au vu de mes faibles connaissances littéraires. Je m'efforcerai donc seulement de faire transparaître ici l'enthousiasme qu'a suscité en moi cet ouvrage étrange, et par la même occasion d'attiser la curiosité qui sommeille en toi, lecteur, comme en chacun d'entre nous.

Il était une fois un monde sans queue ni tête, sans foi ni loi, sans logique ni compromis. Ce monde, c'est le monde de Witold Gombrowicz. Un petit monde qui semble pourtant bien ordonné - tout du moins de prime abord : quoi de plus normal qu'un homme de loi qui se rend chez une vieille connaissance pour régler une affaire d'héritage, qu'un jeune bourgeois favori d'une comtesse invité à l'un de ses dîners mondains, ou que les retrouvailles d'un jeune couple après une séparation de quelques années ? A priori, rien. Et pourtant...

Meurtre avec préméditation

Première nouvelle du recueil, c'est également celle qui se trouve le plus profondément ancrée dans la réalité. L'argument est simple : un juge d'instruction, persuadé qu'un certain Ignace K. a été assassiné (et ce en dépit de tout bon sens, puisque le corps ne porte aucune trace de violence), va tenter, à sa manière, de faire toute la lumière sur l'affaire. L'intrigue n'en est donc pas une à proprement parler. Tout se déroule dans l'esprit de chaque personnage, en particulier le juge d'instruction, dont les raisonnements sont tout bonnement ahurissants de logique absurde (si si, ça existe !) C'est avec un plaisir non dénué d'anxiété qu'on laisse l'auteur nous entraîner dans les méandres de l'esprit humain, de ses doutes et de ses failles. Avec beaucoup d'habileté, Gombrowicz parvient à mettre le doigt sur ce qui dérange : la culpabilité que ressent le fils du mort pour un meurtre qu'il n'a vraisemblablement pas commis, les croyances du juge tellement inflexibles qu'elles ne sont pas ébranlées par l'évidence matérielle... La pensée prend alors le pas sur le réel, ne se base plus sur celui-ci mais au contraire le déforme pour le faire coïncider avec les concepts qu'elle a elle-même forgés. C'est fort, non ?

Festin chez la comtesse Fritouille

Difficile de passer à côté de l'aspect acerbe et hautement corrosif de cette nouvelle profondément dérangeante, dans laquelle le narrateur, jeune bourgeois intellectuel, nous fait vivre avec force détails et questionnement intérieurs son repas chez la comtesse Fritouille, membre éminent de l'aristocratie. Que dire de ces quelques pages, si ce n'est que les portraits dressés par le narrateur de ses trois convives est à vous glacer le sang... Leur élégance peu à peu teintée de bestialité, leurs paroles de plus en plus déplacées et leur attitude sournoise plongeront progressivement le narrateur (et par la même occasion, le lecteur) dans un profond malaise : qui sont vraiment ces individus qui se targuent d'être raffinés, refusent de se nourrir de viande afin de laisser leur esprit s'élever, mais semblent se délecter avec voracité d'un simple chou-fleur ? Et tout compte fait, s'agit-il réellement un chou-fleur ?...

Virginité

La nouvelle qui clôt ce triptyque n'est pas la plus accessible, loin s'en faut. Petite tranche de vie passablement farfelue et loufoque d'un jeune couple non moins barré, Virginité semble encore une fois mettre progressivement à jour les plus bas instincts de l'homme, révélés par un événement en apparence anodin à partir duquel tout bascule de la raison vers la folie. On ne peut que ressortir mal à l'aise et plein d'interrogations d'une telle lecture. Pour en obtenir les réponses, il faudra probablement faire appel à un professeur ou toute autre personne éclairée, la signification intrinsèque de ce texte ne sautant pas vraiment aux yeux du lecteur lambda. Mais après tout, le ressenti n'est-il pas aussi important que la compréhension purement intellectuelle ?

Vous l'aurez peut-être compris, les nouvelles de Gombrowicz ne sont pas d'une simplicité confondante, et comportent de multiples niveaux de lecture, dont la plupart sont inaccessibles au commun des mortels. Qu'à cela ne tienne, le commun des mortels saura tout de même prendre du plaisir à lire ces histoires cocasses, pourvues d'un sens critique plus qu'acéré et d'un style accrocheur et loufoque. Le festin chez la comtesse Fritouille se lit comme une petite friandise mystérieuse dont on devra renoncer à connaître la recette, tant elle est complexe et pleine de subtilité.

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