9/10L'Etranger

/ Critique - écrit par Filipe, le 07/10/2004
Notre verdict : 9/10 - Coupable par souci de vérité (Ecrivez votre critique)

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Albert Camus. 7 novembre 1913. Alger. Football. Baccalauréat. Tuberculose. Lettres supérieures. Mouvement Antifasciste. Simone Hié. Parti Communiste. Théâtre du Travail. L'Envers et l'Endroit. La Mort Heureuse. Alger Républicain. Pascal Pia. Soir Républicain. Caligula. Noces. Francine Faure. L'Etranger. Le Mythe de Sisyphe. La Peste. Combat. Jean-Paul Sartre. L'Etat de Siège. Les Justes. L'Homme Révolté. Les Possédés. La Chute. L'Exil et le Royaume. Réflexions sur la Peine de Mort. Prix Nobel. 4 janvier 1960. Le Premier Homme.

C'est en 1937, alors qu'il travaille encore à La Mort Heureuse, que Camus envisage l'écriture de L'Etranger à travers ces quelques notes : Récit. L'Homme qui ne veut pas se justifier. L'idée qu'on se fait de lui, lui est préférée. Il meurt, seul à garder conscience de sa vérité. Vanité de cette consolation. Il s'attaque à la rédaction de son nouveau manuscrit en mars 1940. Il emprunte bon nombre d'éléments à La Mort Heureuse, son précédent ouvrage : la structure générale du récit, une poignée de personnages, des scènes entières.

L'action de L'Etranger se situe en plein coeur de la ville d'Alger mais n'est pas datée. Il n'y figure d'ailleurs pas la moindre référence historique ou culturelle. Le récit est un réseau de parallélismes, d'oppositions et de distorsions. Ainsi, l'espace est souvent représenté avec minutie mais ne subsiste parfois qu'à travers des impressions sensorielles ou de piètres associations d'idées. La chronologie des évènements y est parfaitement claire, lorsqu'on n'y perd pas la simple notion du temps. La plupart des personnages n'ont pas été pourvus d'identité. Certains d'entre eux sont introduits au cours de l'histoire mais n'y ont visiblement pas leur place. Le récit est ponctué de déséquilibres, d'archaïsmes, d'inversions de place du sujet et de ses compléments. On observe des rapprochements de mots plus ou moins inattendus. Les conjonctions de subordination ont été éradiquées, au profit de conjonctions de coordination plus maternelles. Les temps de l'énonciation se confondent allègrement.

Il dit ce qu'il est et ce qu'il pense. Il refuse de masquer ses sentiments. Il parle peu, se bornant à répondre aux questions lui étant adressées. Soucieux d'authenticité, il vit suivant ce que lui transmettent ses sens. Il aime le ciel, le soleil, la mer. Camus dit de lui qu'il y a quelque chose en lui de positif et c'est son refus jusqu'à la mort de mentir. Il ignore ou refuse tout ce qui relève de principes moraux ou de convenances sociales. Il tente parfois de s'y conformer. A l'occasion. En vain. La société voit en lui une menace pour son équilibre et sa longévité. Il refuse le masque que lui tendent ses comparses. La société a instauré ses propres codes de conduite. Ils sont souvent transgressés mais en silence. Meursault est condamné parce qu'il ne joue pas le jeu. Parce qu'il souhaite de lui-même rester en marge d'une société, dont il ne parvient à saisir les rouages.

Quand la sonnerie a encore retenti, que la porte du box s'est ouverte, c'est le silence de la salle qui est monté vers moi, le silence, et cette singulière sensation que j'ai eue lorsque j'ai constaté que le jeune journaliste avait détourné les yeux. Je n'ai pas regardé du côté de Marie. Je n'en ai pas eu le temps parce que le président m'a dit dans une forme bizarre que j'aurais la tête tranchée sur une place publique au nom du peuple français...

A travers cet ouvrage, Camus s'insurge contre toutes les formes de comportements stéréotypés. Il dévalorise considérablement l'institution du mariage et l'attrait des grandes villes. Il formule un réquisitoire contre la peine de mort. Il dénonce les dysfonctionnements d'une justice qui se ritualise à grands pas. Il ne ressort des procès que des discours convenus.

L'oeuvre est à la fois pleine de sens et criante de vérité. Le récit est d'une gracieuse sobriété. Comblé de maladresses, il tourne le dos aux conventions. Peu d'auteurs peuvent se vanter de procurer à leurs lecteurs, et à travers un seul et unique ouvrage, une telle sensation d'inconnu et de dépaysement, et, partant, une telle envie d'en savoir un peu plus sur l'univers, à la fois proche et lointain, qu'il évoque. Quelques assemblages de lettres, posant d'excellentes questions au sujet de notre condition d'Homme, et ayant en prime l'audace d'y répondre.

Quant aux fins que poursuit notre espèce, comment les qualifier, sinon par rapport à d'autres fins ? Je puis espérer, à la rigueur, connaître un jour le détail du mécanisme qui m'entoure, mais comment l'homme pourrait-il juger le monde total, c'est à dire le monde avec l'homme dedans ? Pourtant, j'ai l'ambition de connaître le dessous des cartes, je voudrais contempler l'humanité comme elle est. L'artiste s'entête, quand le philosophe a renoncé. Il invente des fictions commodes pour nous satisfaire : Micromégas, le bon sauvage, le chien Riquet ou cet Etranger dont nous parlait récemment M.Camus, purs regards qui échappent à la condition humaine et, de ce fait, peuvent l'inspecter. Aux yeux de ces anges, le monde humain est une réalité donnée, ils peuvent dire qu'il est ceci ou cela et qu'il pourrait être autrement ; les fins humaines sont contingentes, ce sont de simples faits que les anges considèrent comme nous considérons les fins des abeilles et des fourmis (J.P. Sartre)

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