9/10Enig Marcheur, littérature post-apocalyptique

/ Critique - écrit par nazonfly (), le 01/09/2016
Notre verdict : 9/10 - Enig Matic (Ecrivez votre critique)

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Il y a tant et tant de livres convenus dont on sait pertinemment où ils vont, comment ils y vont. Et puis il y a Enig Marcheur, un livre qui se moque des conventions, des classements. Un livre qu'il est bien.

En littérature, comme au cinéma mais dans une moindre mesure sans doute, le fantasme d’une fin partielle du monde a alimenté de nombreuses œuvres dont certaines sont passées à la postérité comme La route, Je suis une légende ou La planète des singes. Si Enig Marcheur fait, de toute évidence, partie de cette littérature, il est infiniment plus.

Cette littérature décrit, non pas un monde qui n’existe pas, mais notre monde qui n’existe plus, vertigineux abyme peuplés des résidus d’une humanité décimée et où subsistent des souvenirs plus ou moins vagues du passé. Enig Marcheur n’échappe pas à la règle : l’homme est toujours là (la femme étrangement beaucoup moins présente) sur les ruines de ce qu’on comprend être l’Angleterre entre Cambry (Canterbury) et Touvres (Douvres). Ce petit écart sur les noms des villes anglaises montre l’originalité de Enig Marcheur (Riddley Walker en VO) : a contrario des autres œuvres post-apocalyptiques, Russell Hoban montre que la langue a elle aussi évolué et que, comme pour les paysages, on ne reconnaît plus que les restes d’une civilisation disparue. Hoban pousse le bouchon encore plus loin puisque Enig Marcheur est totalement écrit dans cette nouvelle langue aussi proche de l’anglais que le français est proche de l’ancien français. Le bouquin commence, par exemple par :

« On my naming day when I come 12 I gone front spear and kilt a wyld boar he parbly ben the las wyld pig on the Bundel Downs any how there hadnt ben none for a long time befor him nor I aint looking to see none agen. »

ce qui est traduit par :

« Le jour de mon nommage pour mes 12 ans je suis passé lance avant et j’ai oxi un sayn glier il été probab le dernyè sayn glier du Bas Luchon. Toute façon y en avé plu eu depuis long tant avant lui et je me tends plus à en rvoir d’aurt. »

Si les premières pages sont, de fait, difficiles à lire, on rentre finalement plutôt rapidement dans ce parlénigm (riddleyspeak) et le dépaysement est total. À condition de lire la traduction bien sûr, pour la version originale, un niveau certain d'anglais doit être recommandé.

Mais ce qui pourrait n’être qu’un artifice littéraire est au service du récit qui s’éloigne lui aussi des standards. Nous n’entrerons cependant pas dans les détails, tout d’abord pour ne pas dévoiler l’intrigue principale de Enig Marcheur mais aussi parce que c’est assez touffu. Sachez cependant que Hoban mélange allègrement physique, chimie, mythologie et… théâtre de marionnettes pour un résultat inclassable qui serait le résultat de la rencontre entre l’exploit littéraire, la science-fiction et le conte philosophique. Les pistes de lecture sont tellement nombreuses qu’on ne doit pouvoir prendre la pleine mesure du livre qu’après plusieurs lectures.

Enig Marcheur fait assurément partie de ces livres qu’on ne peut oublier : à la lecture de ce chef d’œuvre (et le mot n’est pas usurpé), on éprouve le même vertige que face à l’infini étoilé d’une nuit d’été. Tellement proche et finalement si lointain, avec une part de mystère mystique.

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