D'un roman ayant reçu un prix littéraire, on se sent généralement en droit d'attendre une œuvre d'une certaine envergure. Vain espoir en ce qui concerne L'élégance du hérisson, qui demeure d'une froideur à toute épreuve. L'élégance du hérisson peut se targuer de posséder la même particularité que l'animal en question, quoiqu'on se demande encore s'il ne se rapproche pas plus de la châtaigne : une enveloppe piquante et agressive renfermant un contenu dur et froid.
Deux récits s'entrecroisent dans ce roman : le journal d'une concierge, et celui d'une enfant de 12 ans. Mais pas n'importe quelle concierge, et pas n'importe quelle enfant de 12 ans. La première est une intellectuelle d'une cinquantaine d'années qui se dissimule de son mieux derrière ses airs de concierge revêche d'un immeuble parisien huppé. La seconde est la petite dernière d'une riche famille vivant dans ce même immeuble, surdouée et d'une maturité extraordinaire, qui a décidé de se suicider le jour de ses 13 ans. La première nourrit une haine cordiale à l'encontre des riches dont elle est la concierge, et des riches en général, selon elle tous incapables de considérer les petites gens comme des êtres à part entière. La seconde est bouffie de prétention, se considère d'une lucidité sans faille et prétend, du haut de ses 12 ans et de son intelligence surdéveloppée, avoir déjà tout compris à la vie. Et décrète que l'existence d'adulte ne mérite pas d'être vécue. D'où la décision du suicide.
Que l'effet soit voulu ou non, Mme Michel et la petite Paloma apparaissent d'emblée profondément antipathiques. Aussi bien pourvues qu'elles soient du point de vue de l'intelligence, jamais ces deux personnages ne semblent éprouver de la tendresse (Paloma déteste et méprise sa famille), de la compassion, ni quelque autre sentiment humain que ce soit. Ce sont deux individus pensants mais sans cœur. A tel point que Mme Michel semble apprécier sa seule amie pour le concept qu'elle véhicule (celui de la femme pauvre dont la grandeur d'âme dépasse celle des plus riches), plus que pour sa personne ou son caractère.
Arrive ensuite l'élément perturbateur de l'histoire, évidemment : un riche Japonais emménage dans l'immeuble. Le riche Japonais, contrairement à ses semblables (les autres riches de la planète), semble voir au fond des choses, et va venir bousculer (enfin pas trop quand même) les convictions de chacun des deux personnages féminins du récit. Non seulement c'est banal, mais la nationalité de l'élément perturbateur (salvateur ?) ne fait que renforcer l'aspect cliché de tout ceci : les Occidentaux ne se fient qu'au paraître, les Japonais ont compris le sens (et l'essence) véritable de la vie. Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin ; au rayon des idées toutes faites, on trouvera également : les riches vivent irrémédiablement enfermés dans leur monde, leurs enfants sont tous des ex-khâgneux ou des futurs normaliens (ce qui ne les empêche pas d'être tous de parfaits crétins), les pauvres sont humbles et généreux... sans oublier les personnages caricaturaux au possible : la mère de famille qui suit une psychanalyse et se shoote à coups d'anti-dépresseurs et de somnifères, le fils de bonne famille drogué qui s'en sort grâce à l'amour et au travail manuel, la vieille bigote de droite acide et pincée... Le tout vu par les yeux d'une femme aigrie (la concierge) ou d'une gamine immodeste (Paloma). Drôle de tableau, en vérité.
Ce ne sont pas les réflexions philosophiques de nos deux héroïnes, émaillant çà et là le récit, qui sauveront celui-ci du désastre (plus ennuyeuses qu'autre chose, et pas toujours bien amenées), mais plutôt les parties purement narratives, où la plume de Muriel Barbery se révèle savoureuse et sait même parfois faire preuve d'humour et d'un certain sens de l'autodérision. L'élégance du hérisson se lit donc sans trop de difficulté jusqu'à un dénouement inattendu, d'abord larmoyant puis cruel, dont on ne saura trouver d'autre justification que celle de prendre le lecteur dans une sorte de chantage émotionnel qui devrait le forcer à éprouver (enfin) de la sympathie pour ces deux personnages, finalement moins durs qu'ils n'en avaient l'air... mais malheureusement toujours aussi bouffis de certitudes haineuses.
Le sentiment dominant qui se dégage à la lecture de L'élégance du hérisson est donc l'antipathie : dépourvues d'humilité, Paloma et Mme Michel se font juges de toute chose, prononcent des sentences définitives à destination de la pensée, de l'Art et de leurs semblables, et ne redéfinissent un système de valeurs qui leur est propre que pour mieux en faire valoir la rigidité et le manque de finesse. A croire qu'avoir conscience de sa propre intelligence et de sa supériorité donne à la pensée la même arrogance que celle qui est décriée chez « les riches ». Reste de tout cela un livre qui se lit vite et bien, mais dont on ne gardera en aucun cas un bon souvenir.
Danorah []

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