9/10L'Education sentimentale

/ Critique - écrit par Filipe, le 11/04/2004
Notre verdict : 9/10 - Les milieux font les êtres. (Ecrivez votre critique)

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Ce fut comme une apparition : elle était assise, au milieu du banc, toute seule ; ou du moins il ne distingua personne, dans l'éblouissement que lui envoyèrent ses yeux. En même temps qu'il passait, elle leva la tête ; il fléchit involontairement les épaules ; et, quand il se fut mis plus loin, du même côté, il la regarda.

C'est précisément au moment où Gustave Flaubert (1821 - 1880) réfléchit sur ce qu'il va écrire après Salammbô que paraissent Les Misérables. Malgré toute l'admiration qu'il porte au grand proscrit, le succès que remporte ce roman l'énerve considérablement. L'idée de bâtir à son tour une vaste fresque historique pour se mesurer au grand Victor Hugo le tente certainement. Pourtant, dès février 1863, Flaubert ne cache plus rien de ses ambitions historiques et aspire à la rédaction d'un nouvel ouvrage, à l'intérieur duquel il souhaite faire tout entrer : le mouvement de 1830, les physionomies de 1840, 1848 et l'Empire.

Cependant, Flaubert tarde à s'embarquer. En effet, ses précédents ouvrages, Madame Bovary et Salammbô, l'ont occupé pendant plus de quatre années (de 1852 à 1856 pour le premier et de 1857 à 1862 pour le second). Quoi qu'il en soit, le début du manuscrit de l'Education porte la date du 1er septembre 1864. Le 16 mai 1869, Flaubert confie à Jules Duplan que son oeuvre est achevée, après cinquante-six mois d'un travail à peu près ininterrompu, comprenant en outre de vastes campagnes de documentation générale (lecture de périodiques et d'ouvrages, repérages géographiques, entretiens...) bien que le récit se déroule au cours d'une période historique que Flaubert a vécue. Ces campagnes traduisent à la fois une forte exigence d'exactitude et d'impersonnalité ainsi qu'une ambition de représentation de l'Histoire, non simplement événementielle. Son récit débute ainsi en l'an de grâce 1840 et s'achève chronologiquement le soir du 4 décembre 1851, si l'on excepte les deux derniers chapitres, qui ont volontairement été décalés de l'ensemble narratif.

L'Education Sentimentale présente, à travers les péripéties d'un jeune provincial en route pour Paris, son apprentissage du monde au sein d'une société en pleine effervescence.

S'inspirant d'oeuvres de Balzac, Voltaire ou Rousseau, et multipliant les clins d'oeil envers ses précédents ouvrages ou sa propre expérience du monde, Flaubert ne donne que rarement son opinion mais exige du lecteur une contribution sans précédent, cherchant à éveiller sa faculté de juger. Il exprime parfois ses indignations à travers le discours de certains de ses personnages et leur prête fréquemment ses idéaux. Il s'appuie sur un dictionnaire d'idées reçues et multiplie les possibilités d'analyses d'ordre politique, social ou économique, en animant un parterre de seconds rôles issus de tout horizon, ce qui lui permet d'évoquer un certain nombre d'évènements historiques considérables, tout en maintenant une apparence de neutralité et d'indépendance : la manifestation étudiante au Panthéon en décembre 1841, la manifestation républicaine du 22 février 1848, la journée révolutionnaire du lendemain, l'attaque du poste du Château d'Eau et l'invasion populaire du Château des Tuileries du surlendemain, les clubs politiques courant mars 1848 et la charge des dragons sur la foule le soir du 4 décembre 1851. Ce véritable catalogue d'Histoire, rédigé à la manière d'un journaliste dépêché sur place, se révèle exhaustif et clairement indispensable à la mise en place d'un contexte extrêmement particulier qui, manifestement, aura une incidence majeure sur le déroulement des aventures qu'espère mettre en place Flaubert et ce, dès le déploiement de son incipit.

L'ordonnancement de l'Education, si particulier, est à l'origine de sa déconvenue, survenue lors de sa publication. "Gustave Flaubert est un grand chercheur, et ses tentatives sont de celles qui soulèvent de vives discussions dans le public, parce qu'elles étendent et font reculer devant elles les limites de la convention." Ainsi discourait George Sand à propos de lui. Le fait est que Flaubert s'est permis d'y instaurer de nouvelles règles narratives. L'ellipse temporelle de plus d'une quinzaine d'années qu'il s'est permis d'insérer vis-à-vis de ses deux derniers chapitres constitue une excellente représentation de cet effort d'avant-gardisme qui l'inspirait. Tout en produisant un certain nombre de références à un ensemble de courants de pensée propres à l'accomplissement de cette période de mutations, Flaubert développe également une oeuvre dont la densité du contenu n'altère en rien la qualité des propos qui y sont tenus. A travers le simple usage de certains pronoms ou de certaines prépositions ou bien à travers une multitude de métaphores, le niveau de langue qu'il y entretient dépasse l'entendement. Enfin, il s'est permis de jouer avec le lecteur en multipliant les tonalités lors de discours ou de dialogues, en lui dissimulant volontairement certaines informations, voire même en lui remémorant certains évènements du récit supposés dépassés mais qui n'ont en réalité jamais été évoqués.

Mais Flaubert a surtout privilégié le descriptif à l'analyse, ce qui lui a valu de s'attirer les foudres de la critique de son époque. Elle ne l'aura pas épargné à ce sujet, n'hésitant pas à qualifier son oeuvre de "monotone" et de "profondément matérialiste", et l'auteur, de "marqué", "entamé", "vieilli" et "visiblement épuisé". Le Constitutionnel concluait ainsi l'une de ses rubriques : "la Critique, qui dès Salammbô avait prévu son épuisement définitif, peut écrire, de ses mains tranquilles, l'épitaphe de cet homme mort : « Ci-gît qui sut faire un livre, mais qui ne sut pas en faire deux ! » (19 novembre 1869). "Mais la postérité a tranché", comme le souligne le préfacier Pierre-Marc de Biasi. Sans être un auteur prolifique, dans la mesure où la rédaction de plusieurs de ses ouvrages lui ont beaucoup coûté, Flaubert est un personnage hautement consciencieux : à travers toute sorte de détails, qui sont le fruit d'un véritable effort en terme de documentation et de représentation, il a écrit une oeuvre visuelle, éblouissante de beauté. "On accuse Gustave Flaubert d'abuser des paysages. Eh ! oui, il les prodigue : j'avoue même que ses livres ne sont fait que de paysages", commentera Emile Zola. Au-delà de cet examen très minimaliste, Frédéric est un héros atypique, foncièrement hors-normes puisque impuissant, dans la mesure où les idées lui font sans cesse défaut et les circonstances interviennent rarement en sa faveur. Dans un élan de générosité, l'auteur lui prête quatre aventures sentimentales totalement dissemblables qui se trouvent au coeur même du récit. Ce récit m'a conduit à travers un dédale sans fin, un univers en pleine ébullition qui foisonne de notions et de pensées abstraites ou concrètes et qui achève de façonner la plupart de ses occupants. Je m'y suis d'ailleurs égaré et ne souhaite désormais plus m'en détacher.

Il l'aimait sans arrière-pensée, sans espoir de retour, absolument ; et, dans ces muets transports, pareils à des élans de reconnaissance, il aurait voulu couvrir son front d'une pluie de baisers. Cependant, son souffle intérieur l'enlevait comme hors de lui ; c'était une envie de se sacrifier, un besoin de dévouement immédiat, et d'autant plus fort qu'il ne pouvait l'assouvir.

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