8/10L'Écume des jours

/ Critique - écrit par Nhu-lan, le 13/06/2013
Notre verdict : 8/10 - Chloé : « Il ne faut pas être raisonnable » (Ecrivez votre critique)

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L'Écume des jours
En livre de poche.
Pour un lecteur n’ayant jamais lu un ouvrage de l’excentrique Boris Vian, le style d’écriture de ce dernier peut paraître déroutant. Chez Vian, les mots sont à la fête. L’auteur joue avec le sens et les sonorités tel un poète moderne. Ainsi, s’immerger dans l’univers de Vian demande quelques efforts et il faut être prêt à se livrer à une certaine gymnastique des méninges. Heureusement, au bout de quelques pages, le lecteur devient de plus en plus familier avec le riche vocabulaire et les tournures extravagantes de l’écrivain et le décryptage se fait un peu plus facilement. A plusieurs reprises, un mot inattendu ou une phrase alambiquée nous fait sourire. Ainsi, deux hommes entrant dans une pièce deviennent des « arrivants du sexe pointu. » L’univers de L’Écume des Jours est décalé et très imagé. Les personnages et les objets sont décrits avec force détails. Mais attention, la précision des descriptions de Vian ne rime pas forcément avec phrases à rallonge (ceux qui ont lu Proust savent de quoi je parle). 

Tout au long du roman, Boris Vian éveille nos sens. La cuisine et les repas y tiennent une place centrale. Ainsi, c’est un défilé de pâtés d’anguilles et de petits fours qu’il faut manger avec précaution au cas où un hérisson se trouverait dedans. La boisson est, quant à elle, célébrée par le fameux pianocktail. Cet objet a la particularité de préparer des cocktails suivant le morceau de musique joué. De même, la musique est omniprésente. Le nom de l’héroïne provient même d’une chanson de Duke Ellington intitulée Chloé. Par conséquent, ce morceau est, en quelque sorte, la musique de fond du roman. 

Le monde de L’Écume des Jours est aux antipodes de la réalité. Par exemple, le travail y est dénigré et les personnes exerçant les professions plus humbles reçoivent plus de reconnaissance que les ingénieurs. Ce dialogue entre Colin et Alise en témoigne :

« - Votre père est agrégé de mathématiques ?

- Oui, il est professeur au Collège de France et membre de l’Institut ou quelque chose comme ça…dit Alise, c’est lamentable… à trente-huit ans. Il aurait pu faire un effort. Heureusement, il y a oncle Nicolas. »

Nicolas,  qui est le cuisinier de Colin, est un personnage haut en couleurs. En effet, sa cuisine ravit les yeux et enchante les papilles de Colin et de son meilleur ami Chick. Colin, le protagoniste, est un homme qui vit aisément grâce à un héritage familial et à son inactivité notoire. Son dégoût du travail est élevé au rang d’art de vivre. Colin est un personnage d’ordinaire joyeux dont l’existence semble être aussi légère qu’une plume. Pourtant, son bonheur ne saurait être complet sans grand amour. Dès lors qu’il se rend compte de ce vide, Colin ne parvient pas à se sortir de la tête qu’il est un être incomplet :

« Je voudrais tomber amoureux, dit Colin. »

Pourtant, cette lubie le mènera droit à sa perte. L’amour il le trouvera en la charmante personne de Chloé. Leur coup de foudre est sans appel et sans retour possible. Cette histoire d’amour nous attendrie sans pour autant nous faire basculer dans un univers de niaiseries que l’audace et la dérision de Vian ne permettraient pas. Les métaphores employées par l’auteur nous sauvent des lieux communs. 

Tous les personnages du roman sont compulsifs et Boris Vian insiste beaucoup sur ces  obsessions. Colin a un besoin maladif d’amour, Nicolas collectionne les conquêtes, Chick est accro à Jean-Sol Partre  (caricature de Jean-Paul Sartre), Alise est accro à Chick et Chloé doit constamment être entourée de centaines de fleurs. Le seul personnage qui ne semble pas avoir de manie particulière est Isis de Ponteauzanne. Cela est sûrement dû à sa classe sociale plus élevée. De même, elle est la seule à être dotée d’un nom de famille. En réalité, nous ne savons presque rien des personnages hormis leurs actions et leurs émotions présentes. Souvent, nous avons l’impression de voir des enfants insouciants évoluer sous nos yeux.

Le titre L’Écume des Jours reflète une certaine mélancolie. L’écume c’est cette espèce de mousse blanchâtre, dernière trace laissée par le temps ou par les hommes. L’écume, ce sont les restes de notre existence insignifiante. Le ton léger au début du roman s’assombrit à mesure que nous tournons les pages. Le roman nous laisse avec la terrible impression que les personnages ont raté quelque chose. Leur vie, qui aurait pu être si simple bascule en l’espace d’un instant et leur rêve éveillé se transforme en cauchemar. Boris Vian nous montre que la vie n’est qu’un enchaînement malencontreux de circonstances. En définitive, la désillusion des personnages devient la nôtre :

« On perd tellement de temps à faire des choses qui s’usent. »

Ma seule réserve quant à ce roman est qu’un lecteur peu friand de ce genre d’écriture, fortement imagée et codée, risquerait de perdre le fil ou tout simplement de se lasser. L’Écume des Jours est un roman à codes qui traite de grands thèmes tels que la vie et la mort, la religion, la société et l’argent. L’auteur nous fait basculer dans son univers sans forcément nous en donner les clefs. Bien que brillantes, les nombreuses métaphores de Vian sont facétieuses et peuvent sembler tordues aux yeux de certains. Par conséquent, je recommanderais L’Ecume des Jours à un public averti car l’univers de Boris Vian se veut le reflet de la vie qui est sans queue ni tête.

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