7/10L'ébouriffée

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 12/10/2009
Notre verdict : 7/10 - Ca décoiffe… au peigne fin (Ecrivez votre critique)

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Un album simple et plutôt imagé se referme entre nos mains avec cette bien curieuse L'Ebouriffée. Pas de quoi s'arracher les cheveux, ni se faire des cheveux blancs, juste partir à l'aventure, vers l'Autre, cheveux aux vents.

Bien souvent forts de leur petit cheveu sur la langue lorsqu'ils énoncent leur théories échevelées, nos chérubins sont également de formidables coupeurs de cheveux en quatre dès qu'il s'agit d'appréhender leurs congénères, de les comprendre, de les décoder. Vous l'aurez compris, nous allons aujourd'hui disserter autour du cheveu, fierté (et arme) inespérée de toutes les princesses répondant au doux nom de Raiponce, calvaire et souvenir désespéré pour les malencontreuses victimes de calvitie, et accessoire reproductible à l'infini, avec lequel je fais ce que je veux. Ce n'est pas une nouveauté  : dans de nombreuses représentations, légendes ou mythologies, la chevelure est synonyme de force et de virilité. A toute époque et dans presque toutes les civilisations, c'est aussi un ingrédient essentiel de séduction. Pas étonnant, d'ailleurs, que « l'épouillage » soit une indéniable marque d'affection chez certaines espèces.

Mais dans l'album qui nous intéresse, intitulé sobrement L'Ebouriffée, on ne parlera heureusement pas des habitants tant redoutés de nos jeunes tignasses... quoique.  C'est l'histoire d'un petit garçon qui veut apprendre à connaître une petite fille. A bord de sa petite locomotive, il s'embarque pour une terrain inexploré, et la longue et luxuriante chevelure de la demoiselle fera office de chemin de fer à suivre pour se frayer un passage vers l'intérieur de sa tête. Serait-ce enfin la passerelle secrète permettant de percer les mystères de cet être fascinant ?

Partant de cette idée saugrenue et quelque peu surréaliste, nous voilà engagés dans une périple métaphorique et fantaisiste, poésie du désordre, du bric et du broc. Sans discontinuer et guidés par les rails du petit narrateur, les mots d'Hélène Vignal et les illustrations de Clémence Pollet s'entrelacent et mêlent la gourmandise à la rêverie, en passant par le chagrin et l'art de la digression si cher à toute petite fille. Les compositions de chacune des deux calquent à leur manière la capacité foisonnante de l'enfant à « broder » tout un monde à partir d'éléments plutôt communs, s'affranchissant des associations d'idées logiques pour lorgner plutôt vers des espèces de fantasmes insoupçonnés. Et derrière ces tableaux un peu étranges, ponctués de petits objets improbables, se dévoilent avec une certaine tendresse les multiples facettes que le garçonnet devine (ou invente) de sa camarade de jeu.

Illustration de Clémence Pollet
Illustration de Clémence Pollet
issue de L'Ebouriffée
texte de Hélène Vignal, Le rouergue, 2009
Le texte d'Hélène Vignal ressemble davantage à un poème qu'à un véritable récit, construit sur le principe de l'accumulation de petits machins et bidules à la fois anodins et symboliques. Le principe, assez ludique et amusant, rappelle un peu la chanson de Boris Vian, « La complainte du progrès », qui opposait d'ailleurs aussi une perception masculine à sa réalité féminine, mais adulte cette fois-ci. On y retrouve le caractère étrange et dérangeant qu'inspire l'alliance de certaines pièces, et on entendrait presque le bruit tonitruant des objets s'entrechoquant. Les mots viennent à ce titre s'insérer dans le joyeux capharnaüm, mais temporisent cependant le tout de leur typographie élégamment désuète.

L'atmosphère que dégagent les illustrations de Clémence Pollet répondent harmonieusement à la thématique de l'empilement, en incorporant collages de motifs, de photos et de textures à la trame et à la peinture traditionnelle. Paradis pour l'artiste qui aime s'aventurer dans le graphisme pur, la chevelure est un inépuisable terrain de jeu pour l'illustratrice, qui la dessine tantôt tortueuse et emmêlée, tantôt minutieusement régulière et symétrique. Au côté de ces ramifications précises, esquissées au crayon ou la plume, elle lâche la bride dans les éléments peints, plus plastiques, qui se marient judicieusement avec certains papiers collés plus bruts, plus naturels. De cette alliance de plusieurs techniques, qui rend le tout dynamique et détonant comme le voyage du petit garçon, ressort un univers qui fleure bon l'accumulation d'idées et de sensations, comme l'imaginaire du petit garçon. Les tonalités chaudes et artisanales de l'imagerie laisse d'ailleurs une impression très affective à l'ensemble de l'ouvrage.

Un album simple et plutôt imagé donc, se referme entre nos mains avec cette bien curieuse L'Ebouriffée. L'idée de partir d'un « endroit » improbable et touffu, à savoir la chevelure, pour laisser courir son imagination, peut être l'amorce d'un réel exemple à suivre pour faire cavaler celle de nos jeunes lecteurs. Pas de quoi s'arracher les cheveux, ni se faire des cheveux blancs, juste partir à l'aventure, vers l'Autre, cheveux aux vents.

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