9/10Les deniers de Compère Lapin

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 13/09/2009
Notre verdict : 9/10 - Lapin gigogne (Ecrivez votre critique)

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Et si pour s'enrichir, il suffisait d'être débrouillard et un peu (beaucoup !) menteur ? Ce qui est sûr, c'est que le plaisir et le sourire accompagnent la lecture de cet album tout le long, alors au diable les beaux principes !

Dure dure la vie d'escroc, d'autant plus lorsqu' on mène une existence modeste et dérisoire de lapin au ventre vide. La société est une jungle, nous assénera-t-on, où les plus forts mangent les plus faibles... triste constat. Mais parle-t-on des faibles d'esprit ou des faibles du muscle ? La question trouve une réponse ironique  dans ce petit conte traditionnel afro-américain retranscrit par Michèle Simonsen, et mis en images par Magali Le Huche (Hector, l'homme extraordinairement fort).

Compère Lapin est un lapin blanc rusé et malin, mais qui se retrouve un matin affamé et désargenté. Débrouillard comme beaucoup d'autres individus dans sa situation, il cherche à construire d'abord un petit capital pour se sustenter, en quémandant aux animaux et personnalités du village un ou deux deniers, promettant de les rembourser une fois la moisson passée. Au fil des affaires, le bagout et la comédie aidant, cette minuscule fortune se transforme progressivement en  une belle somme toute rondelette. Compère Lapin mène alors une vie de pacha tout l'été... mais celui-ci écoulé, de ses dettes il est grand temps de s'acquitter. Pour ce faire, le fourbe a bien une idée...

Illustration de Magali Le Huche
Illustration de Magali Le Huche
issue de Les deniers de Compère Lapin,
texte de Michèle Simonsen
Editions Didier Jeunesse, Paris 2009
Il est très rare que les contes pour enfants ne présentent pas une morale un peu consensuelle, bâtissant l'éternel affrontement entre le Bien et le Mal, des méchants sévèrement châtiés, des gentils dûment récompensés. Ici, point de leçon de vie ou de conclusion « exemplaire », mais plutôt la célébration audacieuse du génie calculateur de ce malicieux Compère Lapin. Ainsi, cette perspective permet d'ouvrir le champ à un public plus large : l'aspect caustique de l'album plaira au petit, qui s'amusera du défilé d'animaux et du retournement de situation en faveur du lapin, et ravira le plus grand, qui savourera le côté culotté du propos, mettant finalement à l'honneur les exploits d'un escroc à la petite semaine abusant de la confiance des plus faibles.

D'un verbe proche de celui des contes traditionnels de notre enfance, Michèle Simonsen ne se prive pourtant pas d'insérer dans son texte des références beaucoup plus modernes, des tournures caustiques et des clins d'œil très actuels dans ses descriptions. Chère à l'oreille des plus petits, qui impriment ainsi le déroulé de l'histoire plus aisément, la répétition est de mise avec un refrain mémorable et plaintif (repérable visuellement, car tout de rouge vêtu au milieu d'une typographie bleutée) dans lequel Compère Lapin réclame chaque fois une somme un peu plus astronomique. Les plus jeunes lecteurs, à l'image d'un « Galette galette, je vais te manger ! » aimeront entonner cette ritournelle et participer ainsi au récit à leur manière. Le portrait des animaux croisés, à l'opposé du protagoniste rusé et profiteur, est esquissé de façon caricaturale, les présentant comme forcément crédules voire légèrement idiots. La structure narrative, parfaitement huilée et dont aucun élément n'est laissé au hasard, se divise en deux parties distinctes et prend une forme pyramidale, Compère Lapin trônant fièrement à son sommet : d'une part la construction de la fortune de l'habile animal, arnaquant et mentant comme un arracheur de dents ; et d'autre part le « remboursement » des dettes, mettant en scène la bestiole jubilant de sa propre ruse, sans quitter son visage enjôleur.

Illustration de Magali Le Huche
Illustration de Magali Le Huche
issue de Les deniers de Compère Lapin
texte de Michèle Simonsen,
Editions Didier Jeunesse, Paris 2009
Très en phase avec le ton acide et moderne de la narration, le trait de Magali Le Huche apparaît enlevé et affûté. Graphiquement proche du dessin de presse, son geste est nerveux et juste, il met l'accent sur le mouvement ainsi que sur l'expression parodique et l'hypocrisie du personnage principal. La ligne veloutée au crayon adoucit cependant cette intention, et la trame aux multiples traits incisifs marque les volumes en les suggérant ;  tandis que les tonalités crayonnées et nuancées contrastent avec la colorisation numérique en aplat et en camaïeux doux de bleus, de roses et d'orangés. Globalement, les teintes dominantes acidulées et plutôt gourmandes flattent agréablement l'œil et inscrivent bel et bien ce conte un peu subversif dans le registre enfantin. Tout en rondeurs et dynamique, le graphisme s'agrémente de petits détails raffinés dans ses décors, et s'agence intelligemment et de manière assez diversifiée au fil des pages : on savourera notamment la double page muette au cour de laquelle le petit héros sirote le fruit de son « dur labeur », l'expressivité de cette série de saynètes fait presque penser aux illustrations de presse caricaturant les politiques, croquant les travers des nababs et des parvenus d'un trait mordant. Chaque tableau du récit se fait plus croustillant et truculent, chaque animal présente une attitude des plus humaines (à commencer par le lapin bien sûr), dans son discours ou sa posture, y compris le ver de terre pourtant dépourvu de la plupart des attributs anthropomorphes !

Les lecteurs les plus fins et attentifs sauront prévoir la chute, par l'ordre précis des événements et leur caractère non fortuit, mais ceux qui entrent dans l'album en parfaits touristes - comme ce fut mon cas - se laisseront agréablement surprendre par la tournure des choses. Et si pour s'enrichir, il suffisait d'être débrouillard et un peu (beaucoup !) menteur ? Ce qui est sûr, c'est que le plaisir et le sourire accompagnent la lecture tout le long, alors au diable les beaux principes, et dégustons comme il se doit les qualités que présente ce malicieux album. Et pour nous faire pardonner d'être complice de tels méfaits, sachons que sur les quelques deniers que nous avons dépensés pour renflouer les dettes du petit filou, une partie sera versée à la louable association Lire et faire lire. A vos bas de laine !

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