Suffisamment ancrée dans notre répertoire de chansons enfantines, « Dame Tartine » rappelle des souvenirs à tout un chacun. Et quels souvenirs ! Une petite saveur acidulée réinvestit nos palais et nos langues, un léger goût de miel, un zeste de chocolat ? Oui il s'agit bien de cette fameuse comptine, qui telle la sorcière tentatrice du conte Hansel et Gretel, affriolait nos sens et réveillait nos fantasmes inassouvis d'enfants brimés par nos parents (honteusement complices des vilains dentistes). Toujours est-il que malgré son registre de langue quelque peu daté, le texte de cette ritournelle continue aujourd'hui de faire mouche... ou abeille, pour se rapprocher davantage des réserves à miel.

Illustration de Stéphany Devaux
issue de Dame Tartine
éditions Didider Jeunesse, 2010Comme
ils le font régulièrement dans la collection « Les P'tits Didiers » ,
les éditions Didier Jeunesse ont choisi d'illustrer la comptine traditionnelle
« Dame Tartine », orchestrée par l'illustratrice Stéphany Devaux.
Pour rendre justice à cet univers dont les mots sont déjà très évocateurs et
qui par leur suggestion creusent déjà un petit trou dans l'estomac (et dans les
dents !), elle se tourne vers sa technique de prédilection : le
volume. Pâte à sel, recyclage de vieux emballages de gâteaux ou bonbons,
papiers de soie, petits objets de récup'... mais aussi collage direct des vrais
objets du délit : des nougats, des langues de chat, des petits beurres et
autres joyeusetés non conseillées par les diététiciens. La cohérence entre
texte et image est donc assurée de bout en bout, et il est prévisible que tout
en reprenant à tue-tête ce refrain universel, les jeunes lecteurs se laisseront
engloutir par les moindres détails. Il est fort probable aussi qu'ils vous
inviteront à attraper le panier à provision dans la foulée. Si le contenu de la
chanson est souvent connu et répété sur le bout des doigts, il s'avère fréquent
que certains termes de pâtisserie ou de confiserie évoqués restent obscurs,
car trop désuets ou peu usités de nos jours. La mise en image de ces
appellations est donc plus que bienvenue, en plus d'être alléchante.
Chaque couplet de la comptine est illustré d'une double-page composée d'une myriade de petits éléments, à commencer par ces personnages tout ronds en pâte à sel, travaillés minutieusement et agrémentés de nombreux accessoires. Autour d'eux, les décors combinent donc les ingrédients réellement comestibles et les matériaux de bricolage ou d'ornementation (tissu, tulle, papier crépon). On croise, pèle-mèle, des trouvailles souvent ingénieuses, bien que parfois certains agencements ou accumulations frôlent l'indigestion. Si cette saturation, bien qu'en accord avec l'énumération de friandises qui sillonne le texte de « Dame Tartine », titille les papilles et inspire les lecteurs férus de couleurs et de motifs bariolés, elle finira peut-être par couper l'appétit des plus gourmands (à commencer par les adultes, enfin sevrés de ces tentations purement enfantines ?) En effet, l'atmosphère générale vacille entre un monde onirique et chatoyant bâti sur la thématique de la friandise, cet éternel fantasme de gamin, et la réalité désenchantée (le sort jeté par la fée Carabosse notamment), semblable à une pièce montée trop chargée, qui cache un moment de bonheur factice et quelque peu indigeste.

Illustration de Stéphany Devaux
issue de Dame Tartine
Editions Didier Jeunesse, 2010Comme
pour surenchérir sur la surabondance de victuailles, les compostions des
doubles pages semblent reposer sur l'explosion d'éléments et anecdotes, parfois
sans vraiment prendre le temps de respirer ou de souffler entre chaque bouchée.
La fameuse et impertinente chute « Donnez bons parents, du sucre aux
enfants » finira d'achever le grand lecteur repu que vous êtes, mais
ravira sans hésitation le chérubin avide de bonbons, qui lui en voudra toujours
plus.
Chanson universelle, si bien que le souvenir de ses évocations sulfureuses reste encore vif en nos mémoires d'adulte, « Dame Tartine » reste une intéressante promesse de rêve qui met l'eau à la bouche grâce à une farandole de mots plus suggestifs les uns que les autres. Stéphany Devaux a su en tirer la substantifique moëlle pour créer un univers visuel inventif qui appelle les sens, allant jusqu'à la fameuse indigestion que provoque presque l'accumulation des friandises. Pour découvrir et redécouvrir ce grand classique... et s'atteler soit à un grosse ripaille, soit à un régime draconien.
hiddenplace []









Votre critique ? Votre commentaire ?