8/10La culotte du loup : en use et récolte le(s) fond(s)

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 10/04/2011
Notre verdict : 8/10 - Le grand méchant loup file un mauvais coton (Ecrivez votre critique)

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Sur une idée qui n’est plus toute neuve, Stéphane Servant et Laetitia Le Saux parviennent tout de même à nous offrir un album personnel et soulignant discrètement et avec humour quelques petits travers humains et bien de notre époque (manipulation, course à la consommation).

« Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas… » Ce petit air vous dit quelque chose ? Et vous prévoyez déjà votre meilleure cachette pour quand la vilaine bête aura enfilé ses bottes et son manteau ? Mais c’est sans compter sur les méfaits d’une trop longue position assise chez Monsieur : les culottes ne sont pas éternelles, et la sienne en est criblée de trous. Voilà qui retarde la course aux petits cochons : impossible d’endosser le reste de la panoplie. Et quelle honte de courir ainsi dans la forêt ! Le voilà donc lancé dans la quête de la plus jolie culotte de rechange. Arpentant, la bave aux lèvres, les différents rayons du magasin, appâté par le marchand mais sans le sou, le loup se voit contraint de travailler pour obtenir l’objet de sa convoitise. Jusqu’à être séduit par un sous-vêtement plus luxueux. Travailler plus pour revêtir plus ? Pas si sûr.


Illustration de Laetitia le Saux, issue de La culotte du loup. Texte de Stéphane servant,
éditions Didier Jeunesse, 2011.

Vous l’aurez compris, La culotte du loup fait partie de cette famille très répandue de détournements des classiques de contes pour enfants : on pense par exemple aux auteurs comme Geoffroy de Pennart qui en ont exploité moult facettes. Ici, Stéphane Servant (The thing) nous offre un grand méchant loup issu de la comptine-jeu populaire, mais qui descend de son piédestal et connaît les affres de nos humbles existences : l’usure des vêtements, l’obligation de mouiller sa chemise (qu’il n’a pas) pour gagner son dû, et la rencontre avec un commerçant malhonnête qui pousse à la consommation et en tire personnellement profit. En effet, celui-ci va jusqu’à asservir l’animal en vantant insidieusement les mérites d’un produit chaque fois plus coûteux, obtenu en faisant toujours plus de corvées. Ironie du sort : le plus fastueux vêtement n’est pas toujours le plus confortable. Un mignon réquisitoire contre la course à la consommation en supplément, donc. L’humour omniprésent et le ridicule des situations désacralisent allègrement le mythe du loup : il en devient passablement stupide et n’effraie plus personne. Lui qui a habituellement le statut de dominant est rapidement humilié par tous les autres personnages (cochons et marchand). La chute le repositionne plus ou moins dans les canons en lui donnant toutefois une véritable raison de pourchasser les petits cochons affectueusement surnommés « saucissons ». Le refrain répété à chaque culotte désirée est directement tiré de la chanson : « Loup y es-tu ? M’entends-tu ?… ». Mais la réponse de la bête, tout aussi récurrente, est adaptée au contexte avec sa dose de cynisme : « Grrrrr, je travaille (…) mais attendez voir, bande de saucissons ! Ca va barder pour vous ! ».


Illustration de Laetitia le Saux, issue de La culotte du loup. Texte de Stéphane servant,
éditions Didier Jeunesse, 2011.

Côté graphisme, l’illustration à la fois fraîche et désuète de Lætitia Le Saux (Le cha-cha-cha des thons) nous plonge rapidement dans l’esprit populaire et traditionnel de la comptine qui a bercé tant de générations (de nos grands parents à nos enfants). Elle y insuffle pourtant par sa touche ironique et ses anecdotes un vent de modernité, qui répond au détournement opéré par Stéphane Servant. De ses coups de pinceaux perceptibles à ses coups de ciseaux incisifs et percutants, en passant par une gamme chromatique chaleureuse et pimpante, les personnages même secondaires ont tous une personnalité amusante. Les petits cochons présentent chacun une morphologie propre et un pelage original. Chaque élément de décor est travaillé avec un sensible souci du détail, jusque dans les petits clins d’œil au matraquage mercantile dont fait preuve le vendeur (avec force affiches très « vintage » à la clef).

Sur une idée qui n’est plus toute neuve (le détournement du conte et des canons populaires), Stéphane Servant et Lætitia Le Saux parviennent tout de même à nous offrir un album personnel et soulignant discrètement et avec humour quelques petits travers humains et bien de notre époque (manipulation, course à la consommation).  Tout ce petit monde est très attachant, et on referme le livre en écartant toute menace de cauchemar de loup, même si l’on se dit que pour une fois, ces trois petits cochons l’auront peut-être bien mérité. Heureusement qu’ils courent vite !

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