8.5/10Cugel saga

/ Critique - écrit par Val Lazare, le 13/11/2003
Notre verdict : 8.5/10 - Jack Vance toujours plus (désolé) (Ecrivez votre critique)

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Agé aujourd'hui de 87 ans, Jack Vance est au crépuscule de sa vie. Et il me semble naturel de rendre un hommage, anonyme certes, à cet auteur qui m'aura tant diverti. John Holbrook Vance est né à San Francisco en 1916. Il se lance dans l'écriture à partir de 1945. Si Vance avec une soixantaine de romans parus (dont la plupart lus par votre serviteur) n'a pas connu le succès de confrères évoluant tant dans la SF que dans l'heroic fantasy, c'est principalement du fait qu'il n'a jamais donné à ses récits une portée polémique ou émis d'hypothèse sur un futur incertain. Vance s'est perpétuellement attaché à faire du conte. Et Cugel Saga illustre parfaitement le style qu'aura adopté Vance tout au long de sa carrière.

Sur la Terre Agonisante, dans un futur probablement très lointain et éclairé par un soleil mourant, vit Cugel. Après s'être attiré les foudres de Ioucounu le Magicien Rieur en voulant le délester de quelques objets de valeur, Cugel est envoyé par ce même magicien à l'autre bout de la terre, en des contrées humides et hostiles. Cugel, alors étouffant de rage, jure solennellement de revenir en Almery et de se venger de Ioucounu. Commence alors un long périple vers sa terre natale.
Ecrit presque 20 ans après le premier tome paru en 1966, Cugel Saga voit le retour du antihéros au sourire de renard. Sur 347 pages, Vance reprend la construction narrative du premier volume. Une douzaine de chapitres quasi indépendants les uns des autres (les chapitres furent publiés au fur et à mesure dans la presse) retraçant le trajet de Cugel de la Grève de Shanglestone en Almery.

Qu'est-ce qui fait l'intérêt de Cugel me direz-vous ? Pour faire simple et dans une tentative désespérée de vous donner une image fidèle du roman, disons que Cugel Saga est de la même étoffe que les histoires que pourrait raconter un père à ses enfants avant de les border. Vance joue avec un monde vibrionnant de malice, de merveilleux et de féerie. Le ton de Cugel Saga est très léger voire doucereux. Même quand notre héros se retrouve dans une position délicate, Vance dédramatise complètement la situation pour nous faire simplement rire des déboires pitoyables de notre filou préféré. Ainsi, la légèreté de ton et de situation d'un Cugel Saga pourrait parfaitement s'opposer à la lourdeur de style et de caractère d'un Seigneur Des Anneaux. Au delà de la mise en situation faite par Vance, l'univers de Cugel Saga est particulièrement sombre, les hommes foulent la Terre depuis des millions d'années et traversent une dernière phase de décadence dont tous s'accordent à dire qu'elle ne se relèvera pas. La science est depuis longtemps oubliée et la magie qui l'a précédée n'est plus que ruines. Concurrencées par toute sorte d'engeances monstrueuses généralement avides de chair humaine, les communautés sociales sont réduites à l'état de cités indépendantes où il ne fait pas bon être étranger.
Et face à une nature hostile, les hommes, à défaut d'user de violence (celle-ci est quasi absente), n'hésitent pas à jouer de tours pendables pour gruger leurs concitoyens.

On en vient alors au point final. Au dernier coup de plume d'un écrivain talentueux : l'humour. Cugel Saga est un délice de petites vannes théâtrales où chaque protagoniste, du paysan bouseux au nobliau plein de morgue, use de rhétorique pour dissimuler ses intentions ou actions spoliatrices. Dans l'art du dialogue et de la mise en scène, Vance frôle le Shakespeare, pas du point de vue qualitatif, je ne me permettrai pas, mais dans sa capacité à lancer, à travers ses personnages - la plupart d'une crétinerie sans fond, Cugel pouvant aisément concourir pour la palme d'or des "loser" - des digressions ultra filées et pseudo philosophiques d'un mordant parfait.

Voilà, je vous tire ma révérence après avoir réussi l'impossible, comparer Vance à Shakespeare. Un bouquin léger, assez court, sans morale particulière, berçé d'une douce nostalgie et qui réussit plus d'une fois à me faire hurler de rire dans un métro bondé. C'est dire. Bonne lecture.

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