8.5/10Le Crafougna

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 25/08/2012
Notre verdict : 8.5/10 - There’s one in all of us (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - laisser un commentaire

Le blues du dimanche soir, tout le monde connaît. De l'écolier hanté par son contrôle de maths du lendemain à la quadragénaire torturée d'avance par l'ombre d'un patron lunatique. Mais parfois, au lieu de se cantonner à sa case horaire de fin de week end, il semble s'installer et rousiguer toute la semaine qui suit, un peu comme un nuage noir récalcitrant et menaçant après s'être levé du mauvais pied. Il s'invite parfois chez toute la famille, car bien sûr il est contagieux. Stéphane Servant (The thing, La culotte du loup) et Anne Montel (Shä et Salomé : Jours de pluie) ont choisi de personnifier cet état d'âme désespérément populaire, de raconter ses méfaits et son indécrottable et accablante emprise sur le quotidien d'une petite maisonnée lambda. Le cafard chronique prend donc non pas la forme du cancrelat, mais celle d'une énorme bestiole velue et cornue, grincheuse et turbulente. C'est presque l'occasion de s'attacher à elle, de l’apprivoiser... ou de la tourner en dérision.

Le Crafougna
Illustration d'Anne Montel, issue de Le Crafougna,
texte de Stéphane Servant, Didier Jeunesse 2012
Les textes de Stéphane Servant savent toujours se mettre à la portée des plus jeunes, par leur simplicité, leur fluidité et leur concision. Le crafougna n'échappe pas à la règle, et construit son récit sur une situation identificatrice qui touche aussi bien les petits que leurs aînés. Expliciter ses émotions n'est pas tâche aisée chez les enfants, et comme beaucoup d'albums l'ont déjà fait auparavant (la peur du noir et des mauvais rêves dans Au revoir Cauchemar ; la solitude et la timidité dans Chapeau-Renard...), celui-ci donne corps à la mauvaise humeur, la flemme, le manque de confiance en soi, la procrastination, sous la forme d'une créature symbolique qui vient littéralement chambouler la routine et le cadre domestique. Le Crafougna se fait si envahissant qu'il va même jusqu'à se mettre dans la peau de Maman qui « crafougne » en pantoufles le lundi soir, ou encore dans celle de la grande sœur qui « crafougne » au téléphone toute la journée du mercredi. Personne n'y échappe... sauf le petit narrateur, personnage déterminé qui ne se laisse pas prendre au piège et tente de chasser la bête par tous les moyens. Peut-être que la seule solution pour chasser le Crafougna, c'est de le tourner en ridicule ? La trame de l'histoire est limpide et cyclique, tous les jours de la semaine défilent : un bon moyen pour le lecteur d'ancrer le récit dans sa propre temporalité, et d'envisager chaque fois la vie du bon côté, puisqu'une semaine qui commence sous de mauvais auspices ne se finira pas forcément ainsi.

Le Crafougna
Illustration d'Anne Montel, issue de Le Crafougna,
texte de Stéphane Servant, Didier Jeunesse 2012
Malgré son indéniable côté intrusif, une bonne dose de sympathie se dégage du personnage du Crafougna. Le graphisme d'Anne Montel lui infuse cette désopilante malice, cette silhouette envahissante, échevelée mais aussi la douceur d'une grosse peluche mal léchée que l'on peut taquiner sans peine. On pense à un condensé des Maximontres de Sendak et de leurs versions cinématographiques chez Spike Jonze, dans cette façon de personnifier les émotions sous la forme d'un gros monstre intempérant. Le trait de l'illustratrice touche juste avec peu d'artifices, d'une plume légère, irrégulière et évocatrice qui rappelle Sempé ou Quentin Blake, tout en rondeur et en poésie. La colorisation à la fois vaporeuse, instinctive et vivante, grâce aux touches et lavis d'aquarelle parfaitement maîtrisés, s'équilibre avec les compositions épurées donnant une grande place aux espaces blancs, mais aussi fourmillant de petits détails mignons et de références (à Miyazaki entre autres, des Totoros et des noiraudes se cachent dans certaines planches, saurez-vous les retrouver ?).

Le Crafougna, par sa tonalité juste, poétique et amusante, permet aux plus petits de dédramatiser les petits tracas du quotidien, de mettre une image et des mots sur leurs sautes d'humeur, et surtout de mieux comprendre et détourner celles des adultes. Le texte accessible et identificateur de Stéphane Servant, doublé de l'illustration délicate et pétillante d'Anne Montel, font de ce livre un album simple, doux et efficace qui se lit et se relit à loisir... et pas que le dimanche soir !

A découvrir
Herbe bleue (L')
Herbe bleue (L')
Mort est mon métier (La)
Mort est mon métier (La)
I Need More
I Need More