Itinéraire d'un salaud ordinaire nous avait déjà fait le coup, mais on est retombé dans le panneau comme un bleu. Voilà qu'au milieu de la masse de livres s'empilant sur les étagères de notre bon libraire préféré, au lieu de s'intéresser aux volumes dont dépasse le petit carton disant « ce qui est écrit la dedans c'est du tout bon », on est allé droit vers celui dont le nom fait rêver. Pas de la même manière que nous font rêver les Mille et une nuits, mais quand même, « Des Clopes et de la binouze », ça en jette comme titre. Un coup d'oeil sur le quatrième de couverture nous rassure de suite : ça va cogner, ça va jurer, ça va faire des coups tordus, ça va boire et ça va fumer, le tout en argot. Nous aurions eu un chapeau rouge que nous nous serions exclamé « Y'a bon ».
Le plaisir que l'on tire de la lecture d'un roman tient bien souvent dans la quantité de surprises qu'il réserve. Et à ce petit jeu là Charlie Wilson (l'auteur) se révèle bien meilleur que ne le laissent supposer le quatrième de couverture et les 50 premières pages. Royston Blake, videur de son état dans le bar le plus classe de la ville la plus pourrie du monde (à peine) civilisé est un trou. Les pintes journalières qu'il affiche au compteur se comptent rarement sur les doigts d'une main et les clopes qu'il s'enfile à longueur de journée défilent à raison d'un pack de 50 entre le lever et le coucher. Côté intellect ça ne vole pas bien haut non plus. Persuadé que le poste de videur est tout en haut de l'échelle sociale de son bled, certain d'être la glu qui tient la vie sociale du patelin en seul morceau et prenant son pied à secouer des gamines et leurs macs, on ne peut pas dire que ce soit une lumière. Alors quand son voisin, Doug l'épicier, celui qui fait des saucisses avec les enfants pris en flagrant délit de rapine dans son échoppe, lui propose 400 binouzes et 400 clopes pour refaire le portrait du gonze qui saute sa gamine, il n'hésite pas longtemps. « A man's got to eat » comme ils disent.
Il y a du génie dans ce livre, c'est indiscutable. Non pas que le style soit extraordinaire, que le scénario soit follement original, que les dialogues nous fassent mourir de rire ou que la fin nous laisse ébahi. Ce qui rend ce livre à part, c'est la manière avec laquelle l'auteur se joue du lecteur, le menant par le bout du nez du début à la fin, et ce en jouant uniquement sur la langue utilisée. Tout le roman est raconté à la première personne, par l'antihéros de service, Royston Blake. Une personnalité qui ne sait s'exprimer que dans un argot un poil plus fleuri que celui des Tontons flingueurs (il est d'ailleurs bien difficile de ne pas s'imaginer de temps à autre Lino Ventura dans les pompes de Blake). Mais au delà du plaisir de lire un texte écrit dans une langue que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaître, c'est avant tout un énorme écran de fumée que dresse le roman entre le lecteur et le vrai sens de l'histoire. Blake, bien que clairement pas très malin, passe pour un simple paumé lors de la première centaine de pages. Mais il est le narrateur, et c'est lui qui raconte, non mais. Le lecteur (régulièrement pris à parti par le héros qui s'adresse directement à lui) ne met pas en doute sa parole : ce qu'il raconte est la vérité. Et effectivement, il ne raconte que la vérité. La vérité brute, sans une once de recul ni d'analyse. Il faudra attendre que les évènements dégénèrent franchement pour s'apercevoir qu'en fait de rigolo pas bien finaud, Blake est un demeuré n'ayant aucune idée du monde dans lequel il vit. Une bonne idée qui permet à l'auteur de nous servir les éléments de l'intrigue les uns à la suite des autres, sans véritable lien apparent et sous les atours d'une trame complètement décousue digne des délires d'un héroïnomane en manque. Le final n'en est que plus appréciable, car surprenant. Les révélations qu'il amène nous donneraient presque envie de relire les premières pages pour être sûr de n'avoir rien manqué. Mais il n'en est rien : Blake est un demeuré, et ses préoccupations au début du livre n'ont plus grand chose à voir avec celles de la fin, ce qui empêche toute référence un peu retorse. Le texte n'en dit pas plus que ce qui se lit à la première lecture.
Il est très fortement conseillé d'aimer l'humour noir pour apprécier ce roman. Même s'il rappelle par son coté exagéré et même parfois grand guignol le film Hot Fuzz, il nage dans un glauque beaucoup (beaucoup) plus prononcé. La drogue, l'alcool, la violence, la corruption et même la pédophilie font leur apparition au fil des pages, le tout sans une once ni de nuance ni de volonté d'atténuation. Le tout est écrit noir sur blanc, déversé en bloc sur les pages, et il faut être un abruti bouffi de violence comme le héros pour passer outre comme si cela était normal. Il faut bien évidemment prendre la chose avec le sourire, comme une énorme farce politiquement très incorrecte, mais par bien des aspects délectables.
Malheureusement, ces aspects qui font la force du roman font aussi sa faiblesse. Les cent dernières pages sont excellentes, les cinquante premières surprennent très agréablement, mais les 150 du milieu sont elles un peu mollassonnes. Le développement de l'intrigue en argot est parfois un peu lourd, peu digeste. Rien de véritablement ennuyant, mais rien qui ne nous fera pousser des cris de joie non plus. De quoi faire baisser la note, mais pas de quoi enlever du mérite a un roman qui fait figure de curiosité et qui mérite le détour.
Kei []

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