7/10La Cité nymphale

/ Critique - écrit par Kei, le 21/01/2007
Notre verdict : 7/10 - Chromozone +16 (Ecrivez votre critique)

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Troisième et dernier tome du tryptique (étonnant non ?) du virus, la Cité Nymphale est arrivée sur les étagères de tous les bons libraires il y a peu. Après la relative déception qu'a été le second tome, on ne savait pas trop comment prendre ce volume. On l'attendait, mais on avait peur que celui ci ne soit pas à la hauteur de nos espérances. Pour notre plus grand bonheur, les premières pages nous rassurent tout de suite. Beauverger est de retour avec ses figures de styles, et ça va faire mal. Très mal.

Les Noctivores se terminait un peu à la manière de Chromozone, dans la joie, l'allégresse et un bon bain de sang comme on les aime. Khaleel se faisait abattre comme une vache à l'abattoir par un Roméo trop pressé de passer à l'ennemi. Justine provoquait le chaos pour défendre ce à quoi elle se rattache. Les noctivores faisaient une démonstration de leur toute puissance. Cendre n'était qu'un sujet d'étude pour tous, sauf pour Lucie. La Cité Nymphale reprend l'histoire 8 ans plus tard. Lucie et Cendre ont trouvé refuge dans la Parispapauté, enclave sous l'égide du Pape Michel, tolérée par les noctivores, et accueillant tous ceux dont la synthèse n'a pas voulu. Un havre de paix ? Pas vraiment. Ses habitants sont tous rongés par le virus et ils ne viennent chercher qu'une chose ici : la délivrance par la mort que leur apporte Cendre. Un joli jeu de quilles au milieu duquel vient jouer un chien fou : le Roméo. Il demande l'asile, au même titre que n'importe quel rejeté de la synthèse. Alors qu'il doit s'expliquer devant un conseil, on tente de l'abattre. Un acte violent à la Parispapauté, c'est une première. D'autant plus dangereuse que son fragile équilibre ne repose que sur la non violence de ses membres.

Et dire que l'on avait douté. Qu'à la fin des Noctivores, on ne faisait qu'espérer un bon roman. Beauverger nous met une grande claque d'entrée, en commencant par la description de la Parispapauté. Impossible après avoir lu ces premiers chapîtres de douter du charisme du pape Michel. Impossible aussi de ne pas voir que la seule chose qui rattache cet homme à une hypothétique église, c'est son absolu altruisme. Impossible enfin de ne pas se délecter de tous les blasphèmes disséminés ici et là. L'enculée conception est plus qu'un bon mot : c'est la preuve s'il en fallait une que l'auteur est plus que toujours capable de créer des personnages extraordinaires. Le style est maintenant connu, mais il étonne toujours. Ce dernier volume s'annonce sous les meilleures auspices.

Le pape michel est à la Cité Nymphale ce que Roméo est aux Noctivores : le vrai héros. Il n'est pas le personnage central, l'action ne se focalise jamais sur lui seul, mais a aucun moment on ne peut concevoir ce livre sans lui. Il est le personnage fascinant du roman, celui que l'on admire, que l'on peut craindre, qui attire et qui repousse. Il est la clef de voûte de l'histoire. Sans lui Cendre est mort. Sans lui Lucie n'est qu'une gosse paumée. Sans lui les noctivores sont la seule réalité. Sa présence à elle seule suffit à créer une atmosphère particulière. Les gens ne se comportent pas de la même manière lorsqu'il est dans la salle, ils sont écrasés par son charisme paternaliste. Malheureusement, ce personnage fort a un double tranchant. Il est extraordinaire, mais dès qu'il n'est plus présent, le roman semble fade. D'autant plus que Lucie est dorénavant le seul personnage actif. Auparavant, Gemini et Justine étaient les personnages moteurs de l'actions, courant vers un même but avec des chemins différents. Les grands de ce mondent ne se préoccupaient pas d'eux, trop pris par leur responsabilités envers la race humaine. Lucie se contentait de suivre tant bien que mal, dépassée par le jeu dans lequel elle était prise. Mais Gem et Justine sont hors-jeu, Cendre est mal en point, et le pape Michel trop accaparé par son travail au sein de son fief. Lucie est dorénavant livrée à elle même, véritable môme à la dérive, heureuse d'avoir trouvé à paris un paternel bienveillant mais peu présent. C'est un personnage cassé par les événements, incapable de susciter un intérêt réel chez le lecteur. Alors quand elle est envoyée à Brest, loin de tous les personnages soit-disant secondaires, l'intérêt retombe. On était sous le charme et on se retrouve déçu. Il faudra attendre le retour à Paris pour que l'intrigue reprenne vraiment.

Et croyez moi, elle reprend. On en a pourtant lu des choses sur le monde de Chromozone. On les connaît ces personnages, ces grandes gueules. On a suffisamment suivit leurs aventures pour ne plus s'étonner de rien de leur part. Et pourtant. A aucun moment on n'aurait pu s'attendre à ce final fantastique. Pour la troisième fois, oui, Stéphane Beauverger excelle dans cet exercice de style qu'est la fin explosive. Dommage que celle ci soit ternie par la prise de conscience des noctivores. On aurait préféré que tout le monde se fasse mettre en pièce dans un baroud d'honneur extraordinaire, on s'y attendait, tout était en place pour que cela arrive. Et il n'en est rien. Les grands méchants ne sont pas si méchants, ils sont même bons. Une conclusion somme toute très logique, mais on aimait tellement tous ces membres éparpillés au milieux desquels les héros se frayaient un chemin qu'on est presque déçu de découvrir qu'on en a presque fini avec la violence.

Tout comme les deux tomes précédents, La Cité Nymphale est entrecoupée de scènes apparemment sans rapport avec l'intrigue. Mais cette fois ci, le lecteur lambda peut trouver dans ces passages un sens. Les hallucinations de junkie de Justine qui rythmaient les Noctivores font place à celles d'un tueur de la faction orange. Et joie, on arrive à discerner à travers les brumes du cerveau du tueur ce qu'il pense, ses motivations, sa volonté. Alors que dans nos esprits les psychopates aux gants garnis de lames de rasoir n'étaient que des machines à tuer, on découvre progressivement qu'ils sont bien plus que cela. Que eux aussi sont capables de ressentir des émotions, et qu'ils ne sont déshumanisés que parce que l'on ne leur a pas laissé le choix. Ces scènes nous laissent entrevoir le combat que livre la créature avec sa nature. Un signe avant coureur de la fin, qu'on ignore royalement. Et comme dans les deux opus précédents, ces intermèdes sont accompagnés d'images. Et là aussi on apprécie l'évolution. Les délires de Justine étaient accompagnés d'illustrations évoquant des synapses vus au microscope. Les pérégrinations du tueur sont elles illustrées par des visages extraordinaires. On ressent dans chaque image tout ce qui se trame sous la caboche du boucher : la peur, le manque, l'abandon à ses pulsions, la froideur. On ne peut que s'extasier devant le travail de Corinne Billon. Les illustrations collaient déjà bien au récit. Ici elles y participent activement.

Et parce que ce n'est pas assez, ce livre est accompagné d'une bande son, composée par Hint. N'étant pas un grand spécialiste de musique, c'est vraiment en tant que profane que je parlerais de cet album et de comment je l'ai perçu. Mon avis est simple : il est le compagnon idéal du lecteur. De la même manière que les illustrations retranscrivaient l'ambiance du roman et nous immergeaient dans l'univers, les musique de Phago[Cité] nous entraînent toujours plus loin dans cet univers violent, sale et instable que l'on aime tant. Les morceaux sont oppressants, agressifs, parfois irritants. C'est du rock, c'est de l'électro, on ne sait pas bien. C'est en tout cas dérangeant, parfaitement dans le ton du triptyque. Une véritable bande originale, que l'on écoute avec bonheur pendant la lecture, mais qui se révèle moins enthousiasmante lors d'une écoute séparée. Le seul regret que je puisse formuler pour cette bande originale, c'est l'absence de la musique de Khaleel. Cette musique oppressante qui emplit les rues de Marseille et dont le rythme est dicté par les battements du coeur du vieil homme. J'aurais tellement aimé voir comment elle était perçue par les auteurs de la bande son. On fera sans, et ce n'est pas plus mal. La déception aurait sans doute été au rendez-vous. Non pas que je doute du talent de Hint, qui l'a amplement démontré avec cet album, mais l'exercice est périlleux. Et il en faut beaucoup pour ne pas décevoir les attentes d'un fan.

En tout cas, on ne peut que saluer l'initiative. Faire de ce dernier volume un plaisir aussi bien pour l'esprit que pour les yeux et les oreilles n'était pas une chose facile, mais c'est une chose faite ! Bravo aux artistes et aux éditions La Volte qui ont permis tout cela.

La cité nymphale n'est pas le meilleur volume du tryptique. Celui ci est sans aucun doute Chromozone, qui avait été une énorme surprise. Mais il est tout de même un bon roman, très largement au dessus de la moyenne, qui prend place dans un univers apprécié, sombre, glauque, violent et plein d'espoirs, parfois déçus, parfois non. Il confirme en tout cas que Beauverger est un auteur plus que prometteur.

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