Italo Calvino, en plus d’être un écrivain de grande qualité à fait parti d’un groupe d’intellectuels bien connu : l’Oulipo, ou Ouvroir de Littérature Potentielle. Ces écrivains, mathématiciens et intellectuels de tous bords pensaient que c’est sous le joug des contraintes que l’imagination est la plus fertile. De ce groupe on connaît surtout un ouvrage mémorable, la disparition de Georges Perec, roman de 300 pages ne contenant à aucun moment la lettre « e », si ce n’est dans le nom de son auteur. On connaît un peu moins, mais on est tout autant émerveillé devant un autre de romans, Les revenantes, dans lequel tous les mots contiennent la lettre « e », ou encore devant Cent Mille Milliard de Poèmes de Raymond Quenau, ouvrage qui permet au lecteur de lire véritablement cent mille milliard de poèmes différends et cohérents.
Le château des destins croisés est château perdu au fond d’une forêt. Un joli château, où tout le monde semble être bien accueilli et bien nourri, mais dans lequel personne ne parle. Et pour cause : aucun son ne sort de la bouche des gens présents. Pour permettre à tout le monde de s’exprimer, l’hôte sort de sa poche un jeu de tarots italien (qui est un peu différend de celui que l’on connaît bien), et chacun, tour à tour, va pointer telle carte ou telle autre pour symboliser une rencontre, un objet, un lieu ou un évènement marquant. Aux convives de faire travailler leur imagination pour comprendre l’histoire qui leur est contée. Heureusement pour nous, le héros est également le narrateur et il se charge de nous faire une transcription des histoires.
L’effort d’imagination qu’il faut déployer pour comprendre le sens des cartes est tout à fait étonnant. Calvino ne cesse de surprendre par toutes ces interprétations pour une même carte, et tout ce que l’on peut dire à partir d’un simple dessin. On fini même par se prendre au jeu, grâce aux illustrations disponibles de part et d’autre du textes qui représentent les cartes pointées par les personnages. On cherche à dégager nous même le sens global de l’histoire. On regarde minutieusement tous les détails, on fait travailler notre imagination, et on arrive parfois à un résultat pas trop loin de la vérité. Mais ce qui est extraordinaire, ce n’est pas la variété des interprétations. C’est le fait que les cartes sont disposées sur la table une à une, et qu’une fois posées, elles ne bougent plus. Et que les personnages racontent toujours leurs histoires en ligne droite. Chaque ligne de carte est une succession d’évènements, l’histoire d’un personnage. On comprend alors bien mieux le titre du roman, les fameux « destins croisés », et la notion de littérature à contrainte.
Mais on la comprend encore mieux lorsqu’on s’aperçoit que de toutes les histoires narrées, pas une n’a été inventée par Calvino. Toutes proviennes de l’inépuisable fond d’histoire classique et traditionnelles, de la table ronde à Œdipe en passant par Shakespeare. On est assommé devant cet enchevêtrement d’intrigues toutes liées par de simples images. On s’émerveille de la maestria avec laquelle tout ceci est organisé.
Mais on s’ennuie. On ne lit pas ce livre comme un roman, en cherchant à se divertir. On le lit comme un jeu de piste tordu, difficile d’accès et parfois fatiguant. Bien que ce livre soit très court (à peine 140 pages), on prend du temps pour le lire, pour tenter de bien le digérer. On ne le lit pas d’une traite. Il s’agit d’un exercice de style avant d’être un roman. Calvino le reconnaît d’ailleurs dans la note explicative que l’on trouve en fin de texte. Il reconnaît également que la deuxième nouvelle de ce livre, la taverne des destins croisés, n’est pas parfaite, et que les histoires ne se déroulent pas en ligne droite comme dans le château des destins croisés.
Le château des destins croisés n’en reste pas moins un livre exceptionnel. Mais il est difficile d’accès, de part la culture qu’il requiert de la part du lecteur, et la part du style employé, très froid et descriptif. La base de l’histoire étant un jeu de cartes, il faut sans cesse décrire ces cartes pour en tirer l’information. Ce n’est que dans la deuxième nouvelle que Calvino s’affranchit de ce passage obligé en ne mentionnant plus que le nom de la carte impliquée, nous laissant le soin de trouver ce que lui a vu. Ces passages là sont eux beaucoup plus fluides et agréables à lire. Le texte n’est plus rythmé par la lecture des cartes ni hachés par les descriptions successives. Mais il n’en devient pas pour autant passionant.
Kei []

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