8.5/10Chapeau-renard

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 07/01/2012
Notre verdict : 8.5/10 - L'essentiel est invisible pour les yeux (Ecrivez votre critique)

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Pourtant complexes et  presque impénétrables, les sujets de la timidité et de la solitude qui l’accompagne  sont amenés avec poésie et sensibilité dans cet album tout en douceur et légèreté.

Parmi les albums pour enfants, on rencontre parfois des objets qui sont plutôt vecteurs d’émotions et d’ambiances particulières, comme c’est le cas de livres tels que Des ailes dans le dos ou encore Les poings sur les îles. Semblables à des miroirs, non pas déformants mais plutôt symboliques, ils invitent en toute modestie les jeunes lecteurs, en pleine construction de leur identité, à se projeter et à se sentir moins perdus dans leurs multiples interrogations. Ou moins seuls. De solitude, il est justement question dans Chapeau-renard. Mais aussi de facettes et sentiments qui peuvent y conduire. « Rien n’est jamais acquis à l’homme, ni sa force ni sa faiblesse » défend Aragon ; la peur des autres et la timidité, qui hantent la petite fille de cette histoire, ne sont de fait pas des voies sans issue. Peut-être même qu’une simple rencontre peut faire éclore la confiance et finalement ouvrir sur le monde.

Chapeau-renard
Illustration de Seungyoun Kim, issue de Chapeau-
renard, Didier Jeunesse 2011


Voici un thème délicat, bien sûr moins sensible que le deuil (Kid) ou un trouble de la santé (Très vieux Monsieur ou Alba Blabla et moi), mais qui d’une certaine manière emprisonne voire empoisonne une existence, même jeune : la timidité. Chapeau-renard nous présente une petite fille, si effrayée par les autres qu’elle rallonge ses trajets dans les rues pour être sûre de ne croiser personne, ou va s’enfoncer dans la forêt où la foule est encore plus mince. C’est justement à cet endroit qu’elle rencontre un renardeau, dont la maman renarde lui confie aussitôt le soin. Le petit animal saute sur sa tête et devient par là-même son tendre confident, sous la forme d’un « chapeau-renard ». Débute ainsi une amitié qui transforme la petite fille, armée de son récent atout et de la nouvelle force qu’elle lui procure.

Beaucoup de lecteurs, toute génération confondue, pourront se reconnaître dans ce personnage discret, qui tente de se faire oublier sans pour autant devenir insignifiant. On pense immédiatement au Petit prince de Saint-Exupéry pour la personnification du renard, ou plus récemment à l’album La tête dans le sac, qui traitait le sujet de l’extrême pudeur à sa manière. L’idée un peu incongrue du « chapeau-renard » sonne alors comme la métaphore de cette nouvelle relation, à la fois fusionnelle et mettant en relief ce que chacun apporte à l’autre : la protection et le soutien pour le petit renard, une oreille fidèle et la percée de la carapace pour la fillette. Le récit, sous couvert d’une narration et d’une trame assez simples, devient une ode à l’amitié qui libère, aide à prendre confiance. Le personnage du renard oscille entre l’ami imaginaire et l’idéalisation du confident intime. Mais plus encore, son statut de « chapeau » fait de lui un attribut spécial attirant l’attention sur le couple singulier qu’il forme avec la demoiselle, la reliant ainsi au monde qu’elle fuyait. Le dénouement offre ensuite à chacun des deux personnages une issue logique et salvatrice : l’émancipation du rapport fusionnel pour que chacun vole de ses propres ailes, mais aussi des retrouvailles joyeuses pour le plaisir et pour célébrer ce lien devenu désintéressé.

Chapeau-renard
Illustration de Seungyoun Kim, issue de
Chapeau-renard, Didier Jeunesse, 2011
Imaginée par Seungyoun Kim, l’histoire est également illustrée par ses soins, en parfaite cohérence avec la simplicité et la sincérité du propos. Un graphisme volontairement épuré, presque virtuose dans la délicatesse et la finesse de son expression. Les personnages de la petite fille et du renard nous apparaissent comme des petites poupées gracieuses, bel et bien humbles et discrètes dans un univers fin et sophistiqué. Une impression d’extrême sérénité se dégage de chaque page, par la respiration que procurent les grands espaces blancs se heurtant eux-mêmes aux touches de teintes plus sombres (arbres, maisons) ou flamboyantes (les cheveux rouges de la fillette ou la rousseur du renard). La texture grainée ou chinée, grâce à la technique entre craies et crayons de couleur, nous plonge dans un environnement doux, feutré et intime. Derrière une apparente sobriété, se cachent une méticulosité, une minutie, et une sensibilité palpables dans la colorisation délicate et ses imperfections. Difficile de ne pas se sentir touché par la poésie de cet univers aux confins des illustrations traditionnelles, qui flirte avec la modernité par son sens de l’équilibre entre vides et pleins, entre matières et lignes graphiques. Difficile également de ne pas s’attendrir devant certaines images plus prégnantes, plus symboliques que d’autres : les oreilles de Mère Renard à la fenêtre, ou la scène de consolation entre la fillette et sa Maman, où les larmes deviennent un motif semblable au mouvement de la pluie.

Pourtant complexes et presque impénétrables, les sujets de la timidité et de la solitude qui l’accompagne sont amenés avec poésie et sensibilité dans cet album tout en douceur et légèreté. On s’attache vite à ces personnages délicats et au graphisme épuré et sophistiqué de Seungyoun Kim, et il y a fort à parier que le jeune (ou le moins jeune) lecteur se sentira un peu moins seul après avoir refermé Chapeau-renard.

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