5/10Chantier

/ Critique - écrit par Otis, le 01/01/2007
Notre verdict : 5/10 - Toujours en chantier... (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 4 minute(s) - 4 réactions

Bart Dawes refuse de voir détruire sa maison et la blanchisserie dans laquelle il travaille depuis plus de vingt ans pour laisser la place à ce joli cordon ombilical moderne répondant au si doux nom d'Autoroute. Quitte à s'armer. Contre eux.

A la lecture de Chantier de Richard Bachman, on comprend - le lecteur qui grandit peut-être ? - que King se révèle plus scénariste que véritable romancier. Et je l'avance avec amertume ; dans sa fixation - je n'ose dire "peinture" - presque naturaliste de la figure moyenne des Etats-Unis, en se focalisant sur Bart dont le fils est décédé tragiquement, Bart le brave cadre moyen de 40 ans qui perd sa femme parce qu'il décide de démissionner d'une blanchisserie qui n'existera plus, et qui se consume à petit feu jusqu'à l'explosion obligée, Chantier s'avère excellent et développe une approche intéressante. Approche intéressante mais très vite frustrante.

Frustration car déception : là où le sujet proposait un récit enlevé qui pouvait s'annoncer acide et grinçant, il manque une fièvre dans la retranscription des sentiments, des ruminations du personnage. Là où on s'attend à une étude profonde avec un portrait expérimental visant à nous faire comprendre les raisons pour lesquelles n'importe qui peut se retrouver terroriste du jour au lendemain parce qu'une entreprise a décidé avec la municipalité - et pour le bien commun ! - de détruire votre propriété, les souvenirs qui vont avec, un petit bout de passé "qui n'a pas de prix", King se contente de raconter et ne creuse JAMAIS plus loin. C'est au lecteur de vraiment chercher ce qu'il y a sous le tapis narratif.
C'est sûrement préférable ainsi. On peut apprécier que King ne se fasse la propagande (pour le coup, ce ne serait plus de la littérature) de telle ou telle sensibilité que l'on croirait gauchiste, or ce récit est trop éclaté, dévoré par les dialogues. Des dialogues bien menés certes, mais qui prennent le pas sur la narration, l'art écrit. Alors, il est vrai, Bachman décrit l'Amérique moyenne avec cette veine toujours aussi désabusée ; il aurait été sans doute peu judicieux qu'un romancier eût décrit avec la langue d'un Lord le paysage de cet univers-là, hanté par son passé et désireux d'immobilisme confortable, de conservation des souvenirs. Il n'en reste que cela ternit ces 383 pages qui s'envolent vers un style oral qui n'en finit plus d'onduler... Il faudra noter la conscience de l'écrivain sur son histoire avec cette mise en abyme qui peut résumer l'esprit du récit lorsque Bart affirme, page 251 :
"Tout est en place, et les événements suivront leur cours, dans un sens ou dans l'autre. Un seul truc me tracasse : j'ai parfois l'impression d'être un personnage dans un mauvais roman, et que l'auteur a déjà décidé comment cela allait se terminer et pourquoi. Mais cela vaut quand même mieux que de rendre Dieu responsable de tout - qu'a-t-il jamais fait pour moi, Dieu, que ce soit en bien ou en mal ? Non, tout est de la faute de ce minable écrivaillon. Il a sacrifié mon fils en lui inventant une tumeur au cerveau - ça, c'était le chapitre un. Suicide ou pas suicide, ça viendra juste avant l'épilogue. Une histoire complètement stupide."
Stupide non, mais la lecture, elle, se consomme bien vite. La digestion aussi.

Pourtant, écrit durant la période de deuil qui suivit le décès de la mère de King, Chantier semblait plutôt prometteur ; dès le début, par exemple, le lecteur se laisse porter par l'introspection : deux voix succintes se croisent entre les lignes dans l'esprit presque schizophrène de Bart qui se retrouve sans vraiment comprendre dans une boutique pour acheter non pas un fusil, mais le plus gros fusil. La tragédie est lancée. Hélas, les péripéties qui suivront n'auront guère d'impact - même dans la description du néant qui entoure la désintégration progressive de cet anti-héros kingien. Bart rencontre un peu par hasard une fille qui fait du stop sur la route et se lie brièvement avec elle, croise à une soirée mémorable un prêtre des rues assez charismatique ; sans oublier ce mafioso qui échange quelques discours bien sentis avec lui pour le dissuader d'acheter sa dynamite - passage très ironique par ailleurs -, toutes ces rencontres contribuent à donner de la chair au personnage principal. Il y a aussi ce côté anti-système qui donne le sel au roman. En vérité, Bart est un personnage résolument tragi-comique. Durant l'ère Reagan, il n'en finit pas ses tours de voiture alors qu'on martèle à qui veut bien l'entendre qu'il faut se serrer la ceinture. Par pure provocation, on allume les lumières et radiateurs jours et nuits, tout cela consciemment bien entendu. Rien que pour les emmerder ! Anti-système. Aliénation.

Maintenant, que restera-t-il de cette histoire dans un siècle ? C'est bien là la chose qui indiffère King et il a sans doute raison ; pourtant, une règle sûre : le style écrit rend un souffle temporel au récit. Après tout, Perrault a bien retranscrit ce qui était oral. Il y a certes bien des contre-exemples. Voyage au bout de la nuit laisse place à un réel langage parlé, une stricte codification.

King n'est pas Céline. Dans un siècle, il est à craindre que le maître de l'horreur ne soit que REconnu grâce à des Dolores Claiborne, Misery, Simetierre peut-être, etc. parce que de telles oeuvres s'affranchissent de ce piège d'identification qui veut que le style oral soit plus compréhensible, plus logique, plus efficace dans un univers avoué "moyen" et où l'invention artistique devient esthétique bien consciente, originale et plus qu'efficace, où King l'ado s'arrête et convertit son regard en celui de l'adulte fixé sur l'enfance et ses mouvements, sur les déchirures de personnages, de vrais personnages. King n'est pas un styliste, avouons-le, voilà tout. Le dernier styliste de l'horreur ? Sûrement, le fameux Fantastiqueur. Et vous savez quelle est la différence entre lui et King ? Lovecraft se lit à voix haute.

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