8.5/10Chanson pour bestioles

/ Critique - écrit par Danorah, le 05/02/2008
Notre verdict : 8.5/10 - Une chanson pas si douce... (Ecrivez votre critique)

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Premier roman de Cécile Reyboz, cette Chanson pour bestioles révèle un auteur à l'écriture fraîche et fourmillante de trouvailles.

Elle s'appelle Marthe et a décidé de changer de vie. De s'imposer, ou plutôt de s'offrir une nouvelle ligne de conduite. A présent, elle ne fera plus que ce qu'elle veut réellement. Première résolution : ne plus se rendre à son travail. Seconde résolution : rendre visite à son père dans son village natal pour lui faire part de sa décision. Cette seconde résolution en entraîne directement une autre : prendre le train. Et dans le monde de Marthe, prendre le train se transforme très vite en une aventure rocambolesque pleine de minuscules rebondissements, de petits drames intérieurs et d'infimes coups du sort... Premier roman de Cécile Reyboz, cette Chanson pour bestioles révèle un auteur à l'écriture fraîche et fourmillante de trouvailles.

Ne plus agir que selon ses désirs les plus profonds, ce n'est pas une mince affaire. Surtout quand on s'appelle Marthe, qu'on est un brin excentrique et légèrement paumée. Mais c'est aussi l'occasion d'échapper à un train-train quotidien pas vraiment réjouissant et de se découvrir de nouveaux horizons. Celui que se découvre Marthe, ce sont les retrouvailles avec son père. Pour l'heure, il est question de prendre le train afin de le rejoindre, et c'est pour Marthe l'occasion de se frotter aux autres dans un environnement confiné, propice à toutes sortes d'élucubrations et de situations plus ou moins burlesques ou cocasses. Car Marthe n'est pas vraiment comme tout le monde, et vouloir suivre jusqu'au bout ses désirs parfois un peu étranges lui vaut quelques menues mésaventures. Ainsi que quelques rencontres anodines, mais qui prennent sous la plume de Cécile Reyboz un relief tout particulier. Et lorsque tout à coup, le train à grande vitesse procède à un arrêt brutal et inattendu, en plein milieu d'une brume épaisse qui ne laisse rien distinguer alentours, Marthe se sent dans cet univers quasi-fantomatique et irréel comme un poisson dans l'eau. Une occasion rêvée pour scruter ses semblables auxquels elle ne ressemble pas, et pour s'enivrer de l'étrangeté de la situation.

Entre excentricités vestimentaires et interactions loufoques avec les autres passagers, Marthe se fait rapidement remarquer de tous. La jeune fille (ou peut-être pas si jeune, puisque nulle indication n'est donnée au sujet de son âge) n'en a que faire, et se contente d'observer ce petit microcosme à la loupe, cherchant tant bien que mal à s'y intégrer sans pour autant se plier aux règles tacites qui le régissent. Eternellement inadapté et pourtant terriblement lucide, le personnage de Marthe se révèle bien vite profondément attachant. Brossé par une écriture souple et inventive, plein de détresse, de sensibilité, tout en fêlures et en fragilité, parfois presque grotesque et agissant de manière totalement inconsidérée... on aura rarement eu l'occasion de se sentir aussi proche d'un personnage tellement hors normes. Le récit à la première personne n'y est sans doute pas pour rien. Mais peut-être est-ce également parce que Marthe s'offre une liberté complète, sans jamais se soucier de son image, du qu'en dira-t-on, de la « bienpensance » ou de l'étiquette, s'affranchissant totalement de toute obligation protocolaire. Qui n'a jamais rêvé de pouvoir se permettre un tel luxe ? Mais qui peut se vanter d'en avoir réellement profité ?

Esquissant les portraits des divers voyageurs avec un esprit critique plein de verve et de malice, Cécile Reyboz impose son style bien particulier, extrêmement sensible et sensoriel, à tel point qu'il verse parfois presque dans l'excès. Mais finalement, l'excès est sans doute ce qui caractérise le mieux le personnage de Marthe, alors pourquoi s'en offusquer ? On tiendra peut-être plus rigueur à Cécile Reyboz d'avoir achevé son livre de manière relativement déroutante, pas vraiment satisfaisante, alors que le rebondissement final semblait de prime abord parfaitement bien trouvé. Dommage.

On découvre néanmoins chez Cécile Reyboz une réelle finesse et un réel talent d'écriture, qui réjouissent au plus haut point et laissent espérer beaucoup de ses prochains romans - si prochains romans il y a, ce que l'on souhaite ardemment. En attendant, on ne boudera pas une seconde lecture de Chanson pour bestioles, histoire de bien s'imprégner de cet univers intimistico-farfelu et de son héroïne déconcertante.

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