9/10Cartographie des nuages

/ Critique - écrit par Danorah, le 27/08/2007
Notre verdict : 9/10 - Stratosphérique (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 2 minute(s) - 3 réactions

Plus que tout le reste, c'est le talent de David Mitchell pour la narration que l'on retiendra - un talent devant lequel on ne peut que béer d'admiration.

Comment embrasser, dans un seul et unique roman, les époques, les genres, les styles, les atmosphères les plus disparates et former un tout cohérent ? Demandez à David Mitchell, il détient probablement une réponse. Si par malchance, vous n'avez pas David Mitchell sous la main, procurez-vous Cartographie des nuages : à sa lecture, la réponse s'imposera d'elle-même. Et par-dessus le marché, vous découvrirez l'extraordinaire talent de conteur de cet auteur, et ses constructions narratives aussi ingénieuses que surprenantes.

D'histoire, il n'y en a pas. Ou plutôt, il y en a plusieurs : au fil de votre lecture, vous ferez la connaissance d'Adam Ewing, notaire américain du XIXe siècle, de Robert Frobisher, jeune compositeur fougueux, de Luisa Rey, journaliste des années 1970 un peu trop fouineuse au goût de certains, de Timothy Cavendish, éditeur sexagénaire piégé dans une maison de retraite, de Sonmi~451, factaire serveuse dans la chaîne de restaurants Papa Song quelque part dans un lointain futur, et enfin de Zachry, habitant des Neuf Vallées Plissées. Vous vous demandez bien de quel type de roman il peut s'agir là, pas vrai ? Disons qu'il s'agit d'un roman multi-facettes : tour à tour roman d'espionnage, de science-fiction, journal intime, mémoires, récit d'aventures ou scénario burlesque. Car si Cartographie des nuages possède une particularité, c'est bien celle d'être inclassable.

Chacune des histoires, contée avec un style qui lui est propre (des tournures un peu passées d'Adam Ewing aux néologismes de Sonmi~451) est pourtant subtilement liée à celle qui la précède, donnant peu à peu à voir la clef de voûte qui soutient le roman, effleurant la possibilité d'une réincarnation, d'un éternel recommencement, du caractère cyclique de l'existence humaine. Mais au-delà de cette ambitieuse idée, c'est la structure narrative même du roman, toute en symétries et en jeux de miroirs, qui laisse profondément rêveur. Une narration qui n'est pas sans rappeler le principe des poupées gigognes, et qui fait l'effet d'un saut à l'élastique temporel : vertigineux et démesuré. Quant à l'avenir auquel David Mitchell semble promettre l'humanité, il n'a rien d'une sinécure : imaginez plutôt, un avenir où les noms de marques sont devenus des noms communs, où la génétique a provoqué autant de progrès que de ravages, et, pour tout résumer, où Orwell et Huxley sont qualifiés d'optimistes.

En un aller-retour entre un épisode du passé peu glorieux (la colonisation, l'esclavage et le racisme) et un futur cauchemardesque, David Mitchell promène le lecteur à sa guise, le ballottant allègrement entre rire et sentiment de malaise, entre enchantement et désespoir, entre excitation et appréhension. Plus que tout le reste, c'est son talent pour la narration que l'on retiendra, et devant lequel on ne peut que béer d'admiration. Cartographie des nuages, c'est aussi, ultime mise en abyme, le nom de l'œuvre de Robert Frobisher, construite sur le même schéma que l'œuvre littéraire. C'est aussi, Zachry l'a compris, la clef d'un mystère - la clef du mystère : celui de l'existence. Que l'on adhère ou pas au léger mysticisme qui émane de ce roman, on ne peut en sortir qu'émerveillé par cette fresque gigantesque et cohérente de notre monde.

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