10/10Blue Öyster Cult, La carrière du mal - Interview de Matthieu Bollon et Aurélien Lemant

/ Interview - écrit par C.Saffy, le 08/07/2014
Notre verdict : 10/10 - Pearl of the pearl.

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Un livre-somme foisonnant et définitif sur le seul « groupe de heavy metal pour intellectuels », cela donne une longue interview passionnante et jusqu'à présent inédite menée par José Dawa avec les deux auteurs de Blue Öyster Cult. Trop stimulante pour rester enfermée dans un tiroir, elle nous a été donnée par Aurélien Lemant qui a demandé l'hospitalité dans nos pages... Ce que nous lui offrons bien volontiers !

En guise d'introduction, nous dirons de José Dawa - et c'est lui qui le précise - "est métallo, pas métalleux, en Lorraine. Merveilleux passionné de musique , il participe à diverses formations de blues en tant qu'harmoniciste, guitariste ou chanteur." Il interroge ici Aurélien Lemant, auteur par ailleurs d'un génial et bref essai sur Philip K. Dick ( Traum, Le martyr onirique aux Editions Le Feu sacré) et Mathieu Bollon, documentaliste à l'INA. Ils sont les deux auteurs passionnés de cette biographie tentaculaire sur le Blue Oyster Cult. 

José Dawa : Comment avez vous découvert Blue Öyster Cult, à quels âges et avec quel album ? 

 Mathieu Bollon : J'ai découvert BÖC assez tôt par le biais de la discographie imposante de mon père (ex-critique rock pour Libération et exégète des mouvements punk et skinhead dans les années 70/80). Il possédait en effet le vinyle de l'album Tyranny And Mutation que j'ai pu écouter dès l'adolescence, de même que d'autres groupes phares de l'époque comme Judas Priest, Trust ou des groupes plus punk comme les Cramps. Par la suite, je m'en suis désintéressé jusque vers la fin des années 2000, date à laquelle j'ai acheté toute la discographie en CD et que j'ai vraiment appris à connaître ce groupe. Il se trouve que tout fan de metal qui se respecte connaît au moins de nom, notamment la chanson (Don't Fear) The Reaper.

Aurélien Lemant : Ce groupe fait partie de mon paysage de formation inconscient. Je suis né en 1976. Au tournant des années 1970-80, avant l'avènement télévisuel des Enfants du Rock ou du Top 50, en plus des vinyles ou K7 de mes parents que je pouvais plus ou moins clairement identifier, j'entendais sur les ondes françaises Christopher Cross, Supertramp, Police, Queen ou Toto, pour le meilleur comme pour le pire. J'attribuais les chansons du Blue Öyster Cult (à l'époque The Reaper, In Thee, Burnin' For You et Shooting Shark, les titres radio-friendly du Cult, tous chantés par Buck Dharma) aux artistes précités, sans savoir le nom du quintette. Il se fondait dans "ma" masse. Dans les années 1990, je croyais connaître le Blue Öyster Cult, que j'amalgamais en réalité avec The Jon Spencer Blues Explosion, à la fois pour leurs tournures bizarroïdes respectives, certaines thématiques communes, et le blue de leur nom ! Je viens originellement moins du metal, au contraire de Mathieu, mais plutôt du blues, du punk britannique, du hardcore, du funk et de la new wave. Ce n'est que début mars 2009, soit ultra-récemment – je suis un jeune amoureux qui veut tout savoir de sa maîtresse -, que j'ai écouté par l'entremise du musicien David Coquart (Judge Rock) la compilation (Don't Fear) The Reaper. Moins d'une semaine plus tard, je possédais les trois premiers albums du Blue Öyster Cult. Encore une semaine et je les détenais tous à l'exception du risible Club Ninja. C'est là que je me suis rendu compte que j'avais toujours entendu les chansons du Cult, sans le savoir. L'une des principales thèses de notre ouvrage, c'est que ce groupe irrigue une gigantesque portion de la culture populaire par en-dessous, comme une nappe phréatique. Elle est là, on ne la voit pas, on ne pense pas même qu'elle existe tout en s'y abreuvant en permanence.

Quel est le ressenti et l'effet que cette musique a sur vous ?

Aurélien : Celui d'une possession corporelle immédiate, ce qui est le rôle ontologique du rock'n'roll. D'où la nécessité de se débarrasser de cette musique en écrivant dessus avec acharnement, pour en consigner les effets avec précision.

Mathieu : Un effet d'envoûtement mais cela n'est pas propre à BÖC et peut être ressenti à l'écoute de n'importe quelle musique.

 

Quel est votre album préféré des BÖC ou votre top 3 ?

 Mathieu : Mon top 3 correspond aux trois albums de la période « black and white » (Blue Öyster Cult (1972), Tyranny And Mutation (1973), Secret Treaties (1974), NdR).

 Aurélien : Idem. Si l'on considère ces trois premiers LP comme constituant une trilogie, voire un seul disque fragmenté, à la manière de Dune et de ses suites en littérature quelques années plus tôt, ou de La Guerre des Etoiles au cinéma quelques années plus tard (et l'on remarquera qu'il ne s'agit là que d’œuvres cultes de la SF), alors mon disque favori du Blue Öyster Cult est celui-là, cette chanson de geste proto-punk extraterrestre éclatée en trois beaux vinyles pressés entre 1972 et 74 parce qu'elle était trop longue pour tenir sur un seul.

 

Comment vous est venue l'idée de faire un livre sur les BÖC ?

 Aurélien : Tout part d'un merveilleux malentendu. Nous sommes fin 2009. Mathieu et moi côtoyons fréquemment Maurice Dantec à cette époque. Ceux qui le connaissent n'ignorent pas que Maurice est un mordu de toujours du Blue Öyster Cult, au point de citer le groupe de manière officielle ou détournée dans ses romans et essais, et jusque dans des poèmes. Quelques mois avant la sortie de son Métacortex, qu'il a écrit en écoutant en boucle Tyranny And Mutation, le deuxième disque du Cult et peut-être le plus fort, Maurice, qui connaît notre intérêt passionnel pour le groupe, nous demande à Mathieu et moi de rédiger un texte de quinze à vingt pages Word sur le Cult, pour tenter de démontrer l'étendue des influences rythmiques, stylistiques, thématiques, et purement esthétiques (le cuir intégral, les clous, les lunettes miroir, les bottes..., le fétichisme et le SM dans la culture rock, pour aller très vite) que ces garçons de Long Island ont pu avoir sur le punk, la new wave, le gothic. Maurice a proposé de publier notre texte final sur son site. Et puis, au cours de recherches, Mathieu m'écrit un jour pour me dire qu'il n'y a jamais eu le moindre ouvrage sur le BÖC en langue française, et m'envoie un lien vers les éditions Camion Blanc, en me demandant si je les connaissais. J'ai immédiatement cru qu'il me proposait d'écrire un livre avec lui sur le groupe. Ce n'était pas le cas, juste une remarque de la part de Mathieu, mais elle a ouvert la voie à une aventure aussi inattendue qu'étonnante pour nous deux : il n'a pas tergiversé, il m'a répondu "oui" aussitôt. On a donc pour coutume de dire que Mathieu Bollon a eu l'intuition, et que Aurélien Lemant a proposé l'idée. Maurice a trouvé le projet formidable. Il a le bouquin. On espère qu'il le lira.

Mathieu : Je pense qu'Aurélien a bien résumé la genèse de notre livre !

Pourquoi écrire ce livre à deux ?

Mathieu : Il n'y a pas de raison particulière, ce sont les circonstances, expliquées plus haut par Aurélien, qui ont fait que nous avons écrit ce livre à deux. Mais après coup, je pense que je n'aurais sans doute pas eu l'idée d'écrire ce livre sans Aurélien, même si j’ai toujours eu un goût pour l'écriture et que je compte bien poursuivre mes projets littéraires.

Aurélien : Nous étions partis ensemble sur la rédaction d'un court essai. Tenter la traversée à deux sur une plus longue distance s'est naturellement imposé, on ne s'est pas davantage interrogés.

Quel a été le moment dont vous vous souviendrez le plus durant la rédaction de ce livre ?

Mathieu : Pour ma part, je me souviendrai toujours de l'interview téléphonique que j'avais faite de Sandy Pearlman (manager et fondateur du groupe, NdR). Compte tenu du décalage horaire avec le Canada, où il vit actuellement, j'avais dû l'appeler à une heure avancée de la nuit et par ailleurs, j'avais enregistré l'entretien à l'aide d'un dictaphone que j'avais collé contre l'écouteur de mon combiné. En réécoutant l'enregistrement, il se trouve que le son était horrible et que par conséquent, certains propos étaient inaudibles. Mais peu importe, ce fut une expérience inégalable, le personnage étant éminemment sympathique et central dans l'histoire du BÖC et par conséquent dans notre livre. Une autre anecdote fut le vol d'un sac contenant le dictaphone qui contenait l'enregistrement de l'entretien avec Philippe Manœuvre. En dépit de ces petites mésaventures, le livre est sorti et désormais disponible. Comme quoi, la persévérance finit toujours par payer !

 Aurélien : Il faut rappeler que l'étude et la mise en forme de ce livre se sont étalées sur plus de trois années - une vie. Bien que les souvenirs soient encore frais, isoler un moment particulier est assurément délicat. Allez, je peux de mon côté évoquer nos rendez-vous téléphoniques avec Mathieu, où nous nous parlions évidemment plus de nos existences, des musiques que nous écoutions sur le moment ou des concerts auxquels nous nous rendions, que du bouquin à rédiger. Instants pop. J'ai éprouvé beaucoup de plaisir à écrire sur Robert Johnson, puis sur certains passages du chapitre consacré à l'album Spectres (1977), tentant de faire apparaître une filiation spirituelle claire entre blues et punk, ou en lisant, pour compléter le chapitre dédié à un autre disque, Imaginos (1988), trois ouvrages sur Haïti plus un épais manuel Vaudou totalement flippant - tout ça pour à peine quelques lignes dans le livre à l'arrivée, mais le jeu en valait la chandelle sur un plan plus intime. Et les innombrables heures d'écoute, pas exclusivement du Blue Öyster Cult : Gary Numan, les Dictators, les Who, Faith No More, Gil Scott-Heron, Black Widow et d'autres, mais par-dessus tout les Beatles et les Beach Boys...


Etait-ce difficile d'interviewer les membres du groupe ? Ont-ils joué le jeu ?

Aurélien : Certains peut-être plus que d'autres, mais qu'importe, au moins chacun a-t-il répondu. Disons que ceux qui ne sont plus dans le quintette ont été davantage enclins à témoigner. Peut-être parce qu'ils ne sont plus liés par le corporatisme propre aux groupes de rock : omerta, quant à soi, peur de la fan-attitude, emploi du temps supposément ministériel...

Des regrets par rapport à Allen Lanier, claviériste et guitariste du groupe, décédé en août dernier ?

Aurélien : C'est toujours triste de voir partir un bonhomme dont on aime le talent. Même si nous ne le connaissions que par disques interposés. On nous avait prévenus, notamment Albert Bouchard (batteur originel et co-fondateur du Blue Öyster Cult) et David Lucas (producteur artistique des débuts), et c'était l'une des raisons de son retrait de la scène rock : la santé d'Allen Lanier était déclinante, il ne répondait même plus au téléphone. Il s’ensuit que nous n'avons jamais pu l'interviewer. Ce ne fut pas moins dur de le laisser s'en aller sur le moment.


Quelles ont été vos autres sources d'informations ?

Aurélien : À part les musiciens eux-mêmes, elles ont été multiples. Leurs principaux producteurs, Murray Krugman et David Lucas ; Sandy Pearlman, donc, qui était leur parolier et homme à idées ; des proches tels que l'ufologue Peter Robbins, qui fut aussi, entre deux abductions par des extraterrestres, le directeur artistique du disque Agents Of Fortune (1976), le plus connu du Blue Öyster Cult, puisque l'on y retrouve les deux chansons les plus reprises de leur catalogue (The Reaper et This Ain't The Summer Of Love) ; Rick Downey, ancien roadie et tour manager de l'âge d'or, puis batteur sur deux de leurs albums ; Bolle Gregmar, le régisseur du Roxy à Los Angeles, et fanatique ultime du Blue Öyster Cult, avec lequel il a bien sûr travaillé ; des auteurs français tels que Kriss Vila que Mathieu a rencontré, ou américains comme Martin Popoff, qui a lui aussi publié un livre sur le sujet en 2004 et avec lequel je corresponds régulièrement. Nous avons puisé à d'innombrables sources, puisque chaque chanson a fait l'objet d'un travail d'exégèse, dépassant de très loin le seul contexte apparent de la pop music, soit l'analyse musicologique ou le commentaire des paroles : histoire des religions, histoire des idées, littérature fantastique, éléments biographiques permettant de saisir les "pourquoi" et les "comment" du quintette, analogies avec des films policiers, d'horreur ou de science-fiction. C'est une immense cour de récréation, à l'intérieur de laquelle on est resté bien après la sonnerie pour pouvoir jouer avec le plus de monde possible.

 Mathieu : On peut rajouter à la liste des gens que nous avons interviewé pour les besoins de ce livre, Patrick et Christian Eudeline, Philippe Manœuvre…

 Aurélien : Mais oui, j’oubliais ! Le peintre Greg Scott, qui est à l’origine de quelques-unes des plus belles pochettes du Cult, l’écrivain de science-fiction John Shirley qui a fourni de nombreux textes pour les derniers disques…


A votre avis, pourquoi les BÖC n'ont pas percé en Europe ? C'est paradoxal, car ce que j'aime, moi, chez eux, c'est justement leur côté british ,c'est peut-être le seul groupe américain qui vous fait voyager... ce que les anglais maîtrisaient à merveille ! A l'instar de YES, Led Zeppelin, Pink Floyd et cetera, ils auraient très bien pu être Anglais !

Mathieu : En Europe, les fans de metal attendent des groupes qu'ils collent aux clichés du hard rock, à savoir la trinité "sex, drugs and rock and roll", ce dont BÖC est de toute évidence très loin. C'est la raison pour laquelle le Cult n'a jamais percé en Europe, et d'autant moins en France qui fait figure de parent pauvre du metal. Le public metal ne pouvait pas être sensible à la poésie hermétique du groupe et à son symbolisme alors même qu'il est davantage touché par les clichés sataniques, plus présents chez un groupe comme Black Sabbath qui a par conséquent plus marché en Europe (leur succès n'ayant rien à voir avec le fait qu'ils soient Anglais).

Aurélien : Le Cult est un combo de la Nouvelle Angleterre, composé d'étudiants plutôt érudits - surtout Allen Lanier et Sandy Pearlman, bercés de littérature européenne, de Jung à Céline et des époux Shelley à Karel Capek - entourés de gens qui leur demandaient de sonner comme le Black Sabbath américain. Forcément, ça vous donne des orientations sensiblement différentes de la palanquée de groupes qui surgissaient au même moment. Sans devenir des stars, il y a quand même rapidement eu un culte de l'huître bleue en France, suivi par de nombreux écrivains (Roland C. Wagner, Joël Houssin...), critiques (Yves Adrien, Patrick Eudeline...), chanteurs (Daniel Darc...), bédéastes (Tronchet...), et une frange du public hexagonal. On ne peut pas dire que ça n'a pas marché. À la fin des années 1980, c'est même en Europe que le groupe s'en tirait le mieux, vendant plus de places de concert que de disques, mais c'est là la marque du Blue Öyster Cult, une formation qui est longtemps demeurée très visuelle et tout à fait dans les clous question scénographie, si on la compare à Pink Floyd. Quant à la notion de voyage, celui-ci est chez eux à la fois musical (ces types mélangeaient les genres au sein du hard rock) et lyrique (leur poésie va puiser bien au-delà de l'intelligentsia européenne ; citons à titre d’exemple le fait que Joe Bouchard ait écrit les paroles de Wings Wetted Down après avoir lu un recueil de Neruda, alors qu'un morceau tel que Godzilla provient évidemment du cinéma nippon, et que dire de leurs dizaines de textes faisant référence à l'astronomie et aux extraterrestres ?). Est-ce que le Cult est encore aujourd'hui le plus « voyageur » des groupes de rock US ? Je ne le crois pas. Si l'on pense à System Of A Down, qui déménage son public en concert et zigzague dans son répertoire entre metal, danses traditionnelles de la mitteleuropa, mythologie hollywoodienne, rap, chant arménien, grunts, ça tangue, ça valse, ça pogote et ça propose, il y a matière pour le rêve et invitation à nous faire explorateurs.

 
Blue Öyster Cult, du heavy metal ?!!! Pour moi c'est la grande époque du rock 70's ... du classic rock...qu'est-ce que vous en pensez ?

Aurélien : Toute bonne musique finit un jour ou l'autre par sortir du sillon qu'elle a foré pour intégrer cet espace de respectabilité consensuelle qu'on appelle le classique, qu'on y entende des violoncelles, des guitares ou des samplers. Le Classic rock, ça n'engage que moi, mais c'est le nom dont on affuble le rock'n'roll qu'on apprécie, quand on estime qu'il est suffisamment vieux pour mériter une auréole (en général, le rock, c'est n'importe quelle musique née entre 1951 et 1978, du rockabilly au punk, le temps de façonner un créneau et de tuer quelques stars). A l'époque des premiers albums, Blue Öyster Cult, c'était du heavy metal. Mais ça ne se limitait pas à cela. Encore faudrait-il être en mesure de définir strictement le heavy. Or, les rockers eux-mêmes ne parviennent pas à s'entendre là-dessus. J'aime bien les étiquettes musicales, c'est comme dans une épicerie. Les mots galanga ou safran font plus rêver les Français que verveine ou citronnelle, mais à quelques milliers de kilomètres d'ici, la cannelle est d'un mortel ennui, non ? En rock'n'roll, pareil. Si vous prononcez les mots heavy metal, certains vont se lever de leur siège avant même que vous ne leur fassiez entendre quoi que ce soit, en invoquant d'avance un volume sonore excessif, un tempo trop soutenu, une imagerie impie et des mouvements de foule incontrôlables. D'autres n'attendent au contraire que ça. Mais on pourrait plaquer strictement les mêmes craintes et espoirs sur le public d'un groupe de hip-hop. La Motown, si l'on est fou de certains de ses artistes, n'est-ce pas ultra-violent ? Honnêtement ? Nous sommes nombreux à éprouver avec bonheur la même électricité à l'écoute de Niggaz Wit Attitude ou Judas Priest  : on a surtout envie de chanter et de danser. Du moins les anglo-saxons démontrent-ils très souvent cette capacité à aimer d’un même amour des genres en apparence opposés. En définitive, je ne sais pas ce que c'est que le Blue Öyster Cult. Est-ce du hard boogie, du hard blues, du heavy rock, du speed metal progressif, du garage early seventies ? Au sein d'un même morceau, les sonorités et les épices, les rythmes, les styles, les respirations et les approches diffèrent, c'est une évolution. Un artiste est un caméléon, sinon on le grille tout de suite et il devient un homme mort.

Mathieu : Tout dépend de la définition que l'on donne du Heavy Metal. Pour certains, ne font partie de ce courant que les groupes de la NWOBHM (New Wave Of British Heavy Metal) tels Iron Maiden ou les groupes américains comme Manowar. Mais on peut aussi avoir une vision plus large de la chose : n'oublions pas que le terme est né dans la prose de William Burroughs, grande figure de la contre-culture hippie. On peut donc dire que BÖC est du heavy metal même s'il porte en lui de toute évidence l'héritage de la musique des années 70. BÖC est l'enfant monstrueux d'Altamont, à savoir la date charnière où le Flower Power accouche du Heavy Metal. Il est donc à la croisée des chemins entre metal et psychédélique.


Est-il facile de se remettre de l'écriture d'un tel ouvrage (700 pages) ? J'imagine que vous vous êtes immergés dans la musique, l'histoire des BÖC, et cetera... c'est comme si vous étiez un membre de Blue Öyster Cult pendant tout ce temps ! Vous avez dû ressentir la musique de l'intérieur... ça a dû s'imprégner dans les gênes ! Comment ressent-on la musique des BÖC après cette expérience ? Y a-t-il un avant et après elle, et si oui lequel ?

 Mathieu : Je dirais qu'à force de creuser les paroles de BÖC, on a fini par dériver vers quelque chose d'autre : vaudou, ésotérisme, nazisme, histoire occulte du XXème siècle (notamment les théories du complot) etc. Notre livre, qui traitait initialement de l'histoire du BÖC, est devenu un livre sur l'histoire de la sous-culture white trash, le rock étant le prisme par lequel nous avons étudié l'imaginaire de l'homme moderne. Le fait d'avoir écrit ce livre a donc influé sur notre vision du monde. Nous ne voyons plus le rock et le metal autrement que comme les miroirs des peurs et angoisses de notre époque. Cela était déjà le cas avant mais cela a aiguisé notre sens critique vis-à-vis de cette musique. Le rock n'est pas qu'une musique en cela même qu'il est éminemment politique. Je pense que si Barthes avait écrit Mythologies aujourd'hui, il n'aurait pu faire l'impasse sur le heavy metal.

Aurélien : Ce n'est pas tant le nombre de pages que l'intensité des recherches et des questionnements, qui pèse. Vous vivez avec ce livre qui s'écrit et ne semble jamais devoir se terminer un jour. Vous vous couchez avec, vous vous levez avec, et parfois, entre deux chansons à investir au sein d'un chapitre un peu âpre, toute activité autre n'est guère plus qu'une pause café spirituelle. Cela dure plus de trois ans, entre le moment où vous proposez le projet à votre éditeur, et le moment où il tombe dans votre boîte aux lettres encore tout chaud de l'imprimerie. Quand on vous dit que cette musique-là, c'est la bande originale de nos vies, ce n'est plus une formule. Indépendamment de nos métiers respectifs, Mathieu et moi, on s'est autorisés à écrire plein d'autres choses en parallèle, pour ne pas devenir des monomanes. Il a produit beaucoup d'articles pour Ring, Diableries, Causeur, Suite 101, entre autres. De mon côté, j'ai publié un essai sur Philip K. Dick et rédigé quelques pièces de théâtre. Au cours d'une discussion avec Bolle Gregmar - qui en sait tant sur le BÖC personnellement et musicalement qu'il dit représenter, à lui seul, la secte de l'huître, et là encore, ce n'est pas tout à fait une blague ! - nous en sommes venus à évoquer l'idée que nous écrivions sur ce groupe pour nous en détacher une fois pour toutes. Pour ne plus avoir à revenir dessus, mais aussi "to write them out of our heads", c'est-à-dire, forcer le Cult à sortir de notre tête par l'écriture. Une tentative d'exorcisme. Philippe Manœuvre se demandait lui aussi comment nous appréhendions la musique de ce groupe après l'avoir autant écoutée, sur une période aussi concentrée. Il citait Houellebecq, qui n'avait plus eu du tout envie d'entendre jamais parler de Lovecraft après avoir écrit son essai sur lui. Je me disais la même chose, je pensais ne plus avoir à écouter le Cult, et surtout ne plus désirer l'entendre. C'est exactement l'opposé qui s'est pourtant accompli : aujourd'hui, j'écoute au moins autant ces disques que pendant l'écriture de l’essai, mais je ressens davantage de joie et de plaisir, puisque je suis libéré de la moindre obligation, de toutes les contraintes que je me suis auto-imposées. Aujourd'hui, c'est devenu un jeu, c'est-à-dire que je peux enfin commencer à apprendre à jouer les chansons du Cult à la guitare. Enfin, la rythmique... Je laisse les soli aux vrais guitaristes, d'accord ?


 
Qu'a pensé le juré de la Nouvelle Star de votre livre et l'a-t-il lu ? Si oui, l'a-t-il lu avec ses lunettes de soleil ?

Mathieu : On ne sait pas s'il l'a terminé mais au moins l'a-t-il ouvert. En tout cas, BÖC est un groupe qui a bercé sa jeunesse et il en reste l'un des plus illustres défenseurs.

 Aurélien : On découvre un groupe de rock comme on découvre la Terre Promise ou l'Eldorado. On est toujours le premier, même si d'autres sont passés par là avant nous. C'est l'innocence, et elle se passe bien de toute virginité. Philippe Manœuvre fait partie des grands découvreurs français du Cult, peut-être pas le tout-premier, mais sans doute le plus sincèrement passionné et le plus renseigné des journalistes sur le sujet. Son amour du groupe n'est pas un scoop, il a même fréquenté les musiciens, c'est pourquoi, quand nous l'avons contacté pour qu'il nous glisse quelques anecdotes, il n'a pas hésité une microseconde. Mathieu l'a donc rencontré en 2011, c’est la fameuse interview perdue, et Philippe nous a en retour invité à son émission, l'Excessive Vinyl Session, sur OÜI FM - radio qui emprunte son tréma au Blue Öyster Cult -, pour parler du livre et diffuser des vinyles d'époque du groupe, un luxe. Nous avons pu apercevoir les vrais yeux de PhilMan en studio. C'est bien le même gamin que celui qui parle du Cult en 1976 à la télévision française, interviewé par Freddy Hausser pour Jukebox, avec émoi et précision, et cette diction si appuyée qui est le trademark de Philippe Manœuvre, bien plus que ses lunettes noires. Dans cette émission, quel âge a-t-il, 21-22 ans ? Et déjà tout est en place, réflexions et connaissances. Qu'a-t-il pensé du livre ? Du bien, il y a notamment trouvé, je cite, "beaucoup de très belles choses". Quant à la Nouvelle Star, non seulement Manœuvre l'assume, mais il en est très heureux, pour des raisons qui semblent ne pas être que financières, donc tant mieux pour lui - nous, on ne regarde pas ! On préfère l'observer déchaîné, sans webcam ni téléphone, sans se préoccuper des regards, dans le studio de OÜI, air guitar à la main, sautant devant sa platine disque. L'innocence retrouvée.

 

Pensez vous que la musique des Blue Öyster Cult perdurera dans le temps ? Est-ce que l'on écoutera encore les BÖC dans 50 ans ? Qu'est-ce qu'à apporté la musique du Cult à la famille du rock ?

 Mathieu : Je ne suis pas sûr que la musique de BÖC perdurera avec le temps ni qu'on écoutera encore ce groupe dans 50 ans. Je pense que ce groupe va mourir de sa belle mort, malgré son indéniable culte. En effet, si tout fan de metal de 35/40 ans a au moins entendu parler de BÖC, qu'en est-il des jeunes de 20 ans qui pour la plupart ne connaissent pas ce groupe ? À la différence d'AC/DC ou de Black Sabbath, BÖC est empreint de mystère voire d'hermétisme, ce qui explique qu'il est moins connu. Sans Black Sabbath, pas de thrash, de doom, de death ou de black metal. Peut-on en dire autant de BÖC ? Je ne pense pas. L'héritage de BÖC existera toujours mais de manière quasiment invisible, quasiment alchimique, fondu dans le métal en quelque sorte. Mais après tout, le groupe n'était-il pas conscient sur le sort de sa propre musique quand il chantait "Don't fear the reaper" ? ! Car en musique, la mort n'existe pas. Tout se recycle et rien ne meurt vraiment.

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