8/10Bêtes et victimes

/ Critique - écrit par Kassad, le 12/08/2005
Notre verdict : 8/10 - Pas si bête... (Ecrivez votre critique)

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Marcella Iacub est juriste de formation. Chercheur (ou chercheuse pour ces messieurs de l'Accadémie) au CNRS, elle intervient régulièrement dans les pages "Rebonds" du journal Libération. Bêtes et victimes est un recueil de ses interventions entre l'été 2003 et le printemps 2005. Son sujet de prédilection est l'étude de la judiciarisation toujours croissante de nos moeurs : comment la justice traite-t-elle d'événements quotidiens tels que la reproduction assisté, le droit des animaux, les dernières volontés etc.

C'est en prenant des exemples réels, mais étonnant et imprévus, et en les confrontant aux principes de droit que Marcella Iacub tente de nous faire réfléchir sur l'évolution de notre société. La question abordée est en fait la suivante : Quels sont les liens entre le concret et la théorie la plus éthérée ? Prenons un exemple précis : un docteur prend des embryons à un couple qui n'a pu avoir d'enfants par procréation assistée sans leur consentement. Il s'en sert pour inséminer un autre couple qui lui a des enfants. Que faut il en penser ? Si le premier couple porte plainte c'est au nom de quoi ? De vol ? Mais un embryon n'est pas une marchandise pourvu d'un prix, n'est-ce-pas ? D'autre part le premier couple ne pouvant avoir d'enfant, en quoi a-t-il été lésé ; si on avais jeté les embryons, quelle aurait été la différence pour eux ? On le voit rien qu'à ses petites remarques préliminaires c'est tout un univers de questions qui s'ouvrent. Et les exemples sont légion, du suicidé qui laisse son sperme en héritage à sa femme pour qu'elle procrée avec (faut il lui laisser 20% des paillettes congelées étant donné qu'il s'agit de sa part dans l'héritage ou bien lui en donner jusqu'à ce qu'elle ait eu une insémination réussie ?), en passant par le maître qui veut enterrer son chien dans le caveau familial (et inversement des personnes voulant être mise en terre dans des cimetierres pour animaux), jusqu'au harcèlement moral et ses dérives les plus étranges.

La force du propos de Marcella Iacub repose sur deux constantes. D'une part, elle ne se pose pas en donneuse de leçon. Elle soulève des questions, des interrogations. D'autre part elle va au fond des choses en poussant la logique jusqu'à son terme. C'est bien gentil d'avoir une opinion sur tel ou tel sujet, mais sur quoi repose cette opinion au juste ? Qu'est ce qu'entraînent les choix de principes qu'on a fait pour soutenir notre opinion ? Les petits exemples qu'elle choisit montre que rien n'est si simple, et que si on veut se donner la peine de réfléchir il y a vraiment de quoi se creuser la cervelle.

Bêtes et victimes est aussi un témoignage des transformations de notre société. Le droit intervient de plus en plus dans les affaires qu'on considérait autrefois comme privées. Comment cela se passe-t-il au quotidien ? Pourquoi ? C'est une société qui est passée de l'espérance à la crainte perpetuelle que nous décrit Marcella Iacub, une société qui passe d'une justice "exemplaire" (au sens de l'exemple montré au peuple de ce qu'il ne faut pas faire) au droit des victimes. Dès lors ce n'est plus la responsabilité des auteurs d'un acte délictueux qui entre en première ligne, mais les torts causés. De là à voir des animaux où des êtres déclarés non responsables passer en jugement il y a un pas qui a déjà été franchi dans la pratique...

Cet essai est une bouffée d'oxygène. Il s'agit d'un livre de réflexion ouvert : à vous de voir ce que vous allez en penser, à vous de voir quelles conclusions en tirer. Mais il est sain ne serait-ce que par ce qu'il vous fait mettre le doigt sur des problèmes que vous croyiez plus ou moins résolus et vous pousse dans vos retranchements. Il est dérangeant certes, s'interroger sur ses principes n'est jamais facile. Mais ne faut il pas bouger les meubles quand on fait la poussière ?

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