Il l'avait annoncé, il l'a fait. Après quatre romans tournant autour du thème de la quête d'identité et du non-sens dans notre société, Chuck Palahniuk change de registre. Berceuse est un roman où se mêlent fantastique, horreur et magie. Alors, terminées les transes apocalyptico-trashs d'un Fight Club, les délires sexuelos-mystiques de Choke ? Finies les extases calibrées d'un messie suicidaire travaillé sauce marketing à la Survivant ? He bien NON ! Qu'on se le dise, c'est encore une grande claque qui vous attend au tournant de Berceuse. Palahniuk continue de poser les jalons d'une oeuvre littéraire à l'heure actuelle sans équivalent de par son originalité et sa profondeur.
Pourtant tout commence plutôt gentiment. Au détour d'une trame inhabituellement linéaire pour cet auteur on retrouve rapidement le "ton" Palahniuk. Des remarques anodines sur la vie de tous les jours débouchant sur des paradoxes métaphysiques, une impossibilité quasi totale de ne serait-ce qu'esquisser le tour que prendra le récit à l'horizon de la prochaine page, un style incisif fait de phrases courtes et percutantes, des obsessions s'imposant à force de répétitions : tous ces éléments sont bien là, caractéristiques de cet auteur inclassable.
L'histoire donc : un journaliste un peu paumé (Carl Streator) mène, sur commande de son rédacteur en chef, une enquête sur la mort subite du nourrisson. Le genre enquête de fond, qualifié d'information "molle", qui remplit les pages en période creuse de l'actualité. Portraits de parents qui tentent de surnager, peinture de la misère sociale, quelques éléments scientifiques sur le phénomène, on montre comment ils trouvent la force d'affronter tout ça. Vous voyez le tableau ? Seulement Carl Streator est un journaliste sourcilleux du moindre détail, et lui ce tableau, quand il le contemple il n'en rate pas une miette. C'est cette maniaquerie qui lui permet de repérer un point commun entre tous ces bébés qui meurent sans raisons apparentes : un livre de comptines africaines. Parmi les textes une berceuse est en fait un sort d'élimination. Maintenant imaginez : que se passerait-il si un tel sort venait à être révélé au siècle de la communication toute puissante ? Si le moindre coup de téléphone, la moindre émission télé ou radio devenait le vecteur d'une mort aussi instantanée qu'inéluctable ? Imaginez que ce sort, une fois imprimé dans votre cerveau n'en sorte plus par ce que la mémoire ne vous donne pas le choix, imaginez qu'à chaque fois que vous êtes en colère ce maléfice se dévide hors de vous, hors de votre contrôle pour tout anéantir sur son passage. La bombe nucléaire à la portée de votre concierge, la dérégulation totale des armes de destruction massive. A votre avis, combien de temps l'humanité peut-elle y survivre ?
Comme je le disais, l'intrigue est étonnemment directe pour un livre de Palahniuk, et je dois dire que j'ai commencé par être un peu déçu par le début de Berceuse. On n'y retrouve plus cette foison d'idées, de pistes, bref ce feu d'artifice auquel il nous avait habitué. La patte du maître est toujours visible mais l'énergie débordante dont il faisait preuve dans ses quatre premiers romans semble être arrivée en bout de course. Et puis peu à peu le charme se referme. Plus on approche du dénouement, plus la construction vous apparaît, et à l'inverse d'un tableau expressionniste c'est en plongeant toujours plus profond que la nature globale de l'oeuvre se révèle. Kaléidoscope est le premier mot qui vient à l'esprit mais ne convient pas vraiment...
Force est de constater que Palahniuk a vieilli. Comme un maître d'arts martiaux il a gagné en sagesse et en puissance. S'il a perdu le côté "chien fou" de ses premiers écrits ce n'est que pour gagner en efficacité et en force de percussion. Vous ne voyez plus le coup venir, ce n'est plus ce pratiquant de capoera dansant devant vous et vous en mettant plein la vue par ses acrobaties hallucinantes. Il est devenu ce tueur implacable dont vous voyez le fin sourire s'épanouir sur le visage quand il est trop tard...
" The devil's best trick, is to make the world believe he does not exist
and psshht, he disapears, just like magic, he's gone... "
Kassad []

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