9.5/10Les Aventures de Pinocchio

/ Critique - écrit par nazonfly (), le 21/07/2008
Notre verdict : 9.5/10 - Pignon sur rue (Ecrivez votre critique)

Temps de lecture estimé de l'article : 6 minute(s) - 5 réactions

Pinocchio est un conte des plus attrayants. Quand en plus, il est magnifiquement illustré... comment passer outre ?

De Pinocchio, on connaît généralement ce nez qui ne cesse de grandir au fur et à mesure des mensonges de ce pantin de bois. On se rappelle aussi son père Geppetto et Jiminy Cricket. Et puis c'est à peu près tout. L'oeuvre de Collodi, reprise en 1940 par Disney, fait désormais partie de la mémoire collective, celle des contes et des fables.

De Lorenzini à Innocenti

Un renard, un chat et un pantin sont sur une critique. Qui tire son chapeau ?
Chat-peau l'artiste
L'histoire du conte est indissociable de la tradition populaire orale. Nombre d'entre eux ont été d'abord racontés de vive voix avant d'être posés sur le papier. Le petit chaperon rouge, pour ne prendre qu'un des plus célèbres, retranscrit en France par Charles Perrault et en Allemagne par les frères Grimm, se situait depuis des siècles dans la mémoire collective. L'histoire de Pinocchio ne semble cependant pas remonter aussi loin dans le temps. C'est un écrivain italien du XIXème siècle qui a inventé ce conte qui figure désormais en bonne place dans nos livres d'enfants. Né en 1826, Carlo Lorenzini est un journaliste italien à l'engagement politique fort. Il milita notamment pour l'indépendance italienne ou la réunion de la Toscane et du Piémont ; il fonda même deux journaux humoristiques et satiriques : Il Lampione et La Scaramaccia. Quelques écrits sans grande saveur plus tard, Lorenzini, sous le pseudonyme de Carlo Collodi, adapta en italien les Contes de Perrault. C'était en 1875 et ce n'est que 6 ans plus tard qu'il écrivit les premières lignes de son conte phare. Pour régler des dettes de jeu, nous dit la petite histoire. La Storia di un burattino de Collodi paraîtra ainsi dans 26 numéros du Giornale per i bambini et se solda, au bout de quinze chapitres, par la pendaison du pantin. On a du mal à imaginer une fin si terrible de nos jours ! Mais le public s'était déjà identifié au garnement de bois, et demanda donc le retour de Pinocchio. Collodi ajouta donc 3 chapitres à son histoire initiale qui se termine cette fois par un grand goûter. Enfin, devant la pression du public et de l'éditeur, l'auteur termine son histoire par 6 derniers chapitres et un nouveau happy end. Plus tard, Collodi tentera encore quelques incursions dans le conte, sans grand succès, avant de s'éteindre en 1890, sept ans après la publication de la version définitive des Aventures de Pinocchio (Le Avventure di Pinocchio). Cette version définitive comporte 36 chapitres, chacun précédé d'une phrase le résumant.
Plus d'une centaine d'années après, Roberto Innocenti, illustrateur italien originaire, tout comme Collodi, de Florence, illustre le célèbre roman.

Une histoire morale

Moi je construis des marionnettes
Moi je construis des marionnettes
Pinocchio débute sa vie comme un vulgaire morceau de bois, mais déjà sous cette forme, il n'a qu'une idée en tête, s'amuser et causer du tort aux gens qui l'entourent. Et plus particulièrement au détriment de Geppetto pour qui ce pantin de bois, qui devait être un gagne-pain, est finalement un fils inespéré et désespérant. Geppetto lui crée des mains, Pinocchio joue avec la perruque du vieil homme. Geppetto lui crée des pieds, Pinocchio lui en lance un coup. Geppetto lui apprend à marcher, Pinocchio se sauve dans la rue. Pinocchio est, en fait, comme tous les enfants, préférant les jouets à l'étude, l'aventure aux bancs de l'école. Mais il apprend, à ses dépens, que la liberté n'apporte ni à manger, ni à boire. Et que l'argent est un bien qu'il faut utiliser avec discernement.
Car, comme dans tout conte, il y a une morale à tirer de Pinocchio. Ou plutôt plusieurs morales. Au cours de ces aventures, Pinocchio, qui regrette constamment ses méfaits, ouvre les yeux au monde et comprend petit à petit que l'école est nécessaire sous peine de devenir un âne, au sens propre comme au sens figuré, qu'il faut savoir gagner son argent, celui-ci ne poussant en effet pas dans les champs. Manger ce qu'on a dans son assiette, ne pas suivre les inconnus, partager, aider son prochain, autant de préceptes qui rentrent difficilement dans la tête en bois du pantin, comme dans la tête de l'enfant qui découvre Pinocchio. La principale morale est que si l'enfant suit ces règles établies (même si certaines peuvent paraître aujourd'hui un peu vieux jeu, comme ce constant éloge du travail... encore qu'il revienne par la grande porte depuis quelques mois), alors il aura la chance de délaisser son ancien caractère de bois et pourra devenir un vrai enfant. En espérant que ces enfants n'iront pas jusqu'à causer la mort et la désolation avant de suivre ces règles de vie, d'une certaine vie.
En dépeignant la vie de Pinocchio, Collodi nous montre aussi l'Italie du XIXème siècle, aidé en cela par les illustrations de Innocenti. Ce qui ressort le plus de cet instantané, c'est bien sûr la pauvreté de Geppetto dont le mobilier se résume à une pièce sans lumière, une méchante chaise, un mauvais lit et une petite table abîmée. Sur son mur sont peints un feu et une marmite. Comme le dit Pinocchio, Geppetto gagne tout ce qu'il faut pour n'avoir jamais un centime en poche. Est-ce à cause de cette extrême indigence que Geppetto est jeté en prison pour cause de mauvais traitements sur la foi des paroles des badauds ? A moins que les gendarmes et la justice se fassent un plaisir à condamner l'innocent, comme on peut le voir dans la suite du livre. Car Collodi aborde de façon détournée plusieurs maux de la société. La justice est expéditive, les braves gens parfois aveugles et les filous toujours prêts à tirer partie du naïf.
Nous pourrions encore parler des heures de Pinocchio, l'analyser plus en profondeur. Mais ce n'est pas le but de cette critique, certains pinnochiologues sont plus à même d'extirper la moelle de ce conte.

Des illustrations de toute beauté

On a retrouvé le Titanic !
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Car la version ajoutée de cette édition des Aventures de Pinocchio est certainement les illustrations de Roberto Innocenti. Innocenti est né à Florence, en 1940. Il quitte l'école à 13 ans pour aider financièrement sa famille en travaillant dans une fonderie. Deux passages de sa vie qui semblent le destiner à travailler sur Pinocchio. Mais ce n'est qu'en 1971 qu'il se lance dans l'illustration, convaincu par un autre artiste, John Alcorn. Un de ses premiers travaux sera Cendrillon de Perrault, où il décide d'abandonner les représentations habituelles d'une Cendrillon dans un monde magique et féerique pour la faire vivre dans l'Angleterre du début du XXème siècle. Une véritable révolution qui fera son succès. Il illustrera encore plusieurs contes avant de se lancer sur Pinocchio, en 1988.
Le travail d'Innocenti s'exprime par de nombreuses vignettes qui donnent du poids au récit, mais surtout par de splendides planches sur une page ou deux, des planches qui regorgent d'une multitude de détails. Le réalisme de ces peintures est tel que l'on est directement transporté dans l'Italie du XIXème siècle. En regardant l'illustration de l'arrestation de Geppetto, on croirait entendre la foule le huer, mais aussi sentir les odeurs du linge étendu, mélangées à celles des crottes de chien. Plus loin, le ventre du Requin semble générer un écho formidable, le Pays des Jouets n'est que joie et bonheur, les petits villages d'une Italie besogneuse grouillent d'une foule en plein travail.
Chaque planche, qu'on admire parfois jusqu'à en oublier le texte, est une réussite et marque les esprits. En particulier, celle de la pendaison est un véritable choc. Imaginez Pinocchio, pendu à un arbre avec la maison de la Fée Bleue en arrière-plan, au milieu d'une sombre forêt aux arbres dépouillés. L'illustration parfaite du froid, du désespoir et de la mort. Comme dans le texte de Collodi, Innocenti n'épargne rien aux enfants. Comme dans tout bon conte, faudrait-il sans doute rajouter.

L'histoire de ce pantin de bois est un reflet de l'enfant qui doit abandonner son âme pour devenir mature dans un monde difficile, une histoire qui parle à chacun d'entre nous. C'est certainement pour cette raison que ce conte est devenu universel : on ne compte plus les adaptations au théâtre ou au cinéma (jusqu'au raté de Roberto Benigni).
Cette édition des Aventures de Pinocchio saura ravir petits et grands, selon la formule consacrée, par la grâce de superbes dessins de Roberto Innocenti.

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