De Pinocchio, on connaît généralement ce nez qui ne cesse de grandir au fur et à mesure des mensonges de ce pantin de bois. On se rappelle aussi son père Geppetto et Jiminy Cricket. Et puis c'est à peu près tout. L'oeuvre de Collodi, reprise en 1940 par Disney, fait désormais partie de la mémoire collective, celle des contes et des fables.
De Lorenzini à Innocenti

Chat-peau l'artisteL'histoire du conte est indissociable
de la tradition populaire orale. Nombre d'entre eux ont été
d'abord racontés de vive voix avant d'être posés
sur le papier. Le petit chaperon rouge, pour ne prendre qu'un
des plus célèbres, retranscrit en France par Charles
Perrault et en Allemagne par les frères Grimm, se situait
depuis des siècles dans la mémoire collective.
L'histoire de Pinocchio ne semble cependant pas remonter aussi
loin dans le temps. C'est un écrivain italien du XIXème
siècle qui a inventé ce conte qui figure désormais
en bonne place dans nos livres d'enfants. Né en 1826, Carlo
Lorenzini est un journaliste italien à l'engagement politique
fort. Il milita notamment pour l'indépendance italienne ou la
réunion de la Toscane et du Piémont ; il fonda même
deux journaux humoristiques et satiriques : Il Lampione et La
Scaramaccia. Quelques écrits sans grande saveur plus tard,
Lorenzini, sous le pseudonyme de Carlo Collodi, adapta en italien les
Contes de Perrault. C'était en 1875 et ce n'est que 6
ans plus tard qu'il écrivit les premières lignes de son
conte phare. Pour régler des dettes de jeu, nous dit la petite
histoire. La Storia di un burattino de Collodi paraîtra
ainsi dans 26 numéros du Giornale per i bambini
et se solda, au bout de quinze chapitres, par la pendaison du pantin.
On a du mal à imaginer une fin si terrible de nos jours ! Mais
le public s'était déjà identifié au
garnement de bois, et demanda donc le retour de Pinocchio.
Collodi ajouta donc 3 chapitres à son histoire initiale qui se
termine cette fois par un grand goûter. Enfin, devant la
pression du public et de l'éditeur, l'auteur termine son
histoire par 6 derniers chapitres et un nouveau happy end. Plus tard,
Collodi tentera encore quelques incursions dans le conte, sans grand
succès, avant de s'éteindre en 1890, sept ans après
la publication de la version définitive des Aventures
de Pinocchio (Le
Avventure di Pinocchio). Cette
version définitive comporte 36 chapitres, chacun précédé
d'une phrase le résumant.
Plus d'une centaine
d'années après, Roberto Innocenti, illustrateur italien
originaire, tout comme Collodi, de Florence, illustre le célèbre
roman.
Une histoire morale

Moi je construis des marionnettesPinocchio débute
sa vie comme un vulgaire morceau de bois, mais déjà
sous cette forme, il n'a qu'une idée en tête, s'amuser
et causer du tort aux gens qui l'entourent. Et plus particulièrement
au détriment de Geppetto pour qui ce pantin de bois, qui
devait être un gagne-pain, est finalement un fils inespéré
et désespérant. Geppetto lui crée des mains,
Pinocchio joue avec la perruque du vieil homme. Geppetto lui crée
des pieds, Pinocchio lui en lance un coup. Geppetto lui apprend à
marcher, Pinocchio se sauve dans la rue. Pinocchio est, en fait,
comme tous les enfants, préférant les jouets à
l'étude, l'aventure aux bancs de l'école. Mais il
apprend, à ses dépens, que la liberté n'apporte
ni à manger, ni à boire. Et que l'argent est un bien
qu'il faut utiliser avec discernement.
Car, comme dans
tout conte, il y a une morale à tirer de Pinocchio. Ou plutôt
plusieurs morales. Au cours de ces aventures, Pinocchio, qui regrette
constamment ses méfaits, ouvre les yeux au monde et comprend
petit à petit que l'école est nécessaire sous
peine de devenir un âne, au sens propre comme au sens figuré,
qu'il faut savoir gagner son argent, celui-ci ne poussant en effet
pas dans les champs. Manger ce qu'on a dans son assiette, ne pas
suivre les inconnus, partager, aider son prochain, autant de
préceptes qui rentrent difficilement dans la tête en
bois du pantin, comme dans la tête de l'enfant qui découvre
Pinocchio. La principale morale est que si l'enfant suit ces règles
établies (même si certaines peuvent paraître
aujourd'hui un peu vieux jeu, comme ce constant éloge du
travail... encore qu'il revienne par la grande porte depuis quelques
mois), alors il aura la chance de délaisser son ancien
caractère de bois et pourra devenir un vrai enfant. En
espérant que ces enfants n'iront pas jusqu'à causer la
mort et la désolation avant de suivre ces règles de
vie, d'une certaine vie.
En dépeignant
la vie de Pinocchio, Collodi nous montre aussi l'Italie du XIXème
siècle, aidé en cela par les illustrations de
Innocenti. Ce qui ressort le plus de cet instantané, c'est
bien sûr la pauvreté de Geppetto dont le mobilier se
résume à une pièce sans lumière, une
méchante chaise, un mauvais lit et une petite table abîmée.
Sur son mur sont peints un feu et une marmite. Comme le dit
Pinocchio, Geppetto gagne tout ce qu'il faut pour n'avoir jamais un
centime en poche. Est-ce à cause de cette extrême
indigence que Geppetto est jeté en prison pour cause de
mauvais traitements sur la foi des paroles des badauds ? A moins que
les gendarmes et la justice se fassent un plaisir à condamner
l'innocent, comme on peut le voir dans la suite du livre. Car Collodi
aborde de façon détournée plusieurs maux de la
société. La justice est expéditive, les braves
gens parfois aveugles et les filous toujours prêts à
tirer partie du naïf.
Nous pourrions
encore parler des heures de Pinocchio, l'analyser plus en profondeur.
Mais ce n'est pas le but de cette critique, certains pinnochiologues
sont plus à même d'extirper la moelle de ce conte.
Des illustrations de toute beauté

On a retrouvé le Titanic !Car la version
ajoutée de cette édition des Aventures de Pinocchio
est certainement les illustrations de Roberto Innocenti. Innocenti
est né à Florence, en 1940. Il quitte l'école à
13 ans pour aider financièrement sa famille en travaillant
dans une fonderie. Deux passages de sa vie qui semblent le destiner à
travailler sur Pinocchio. Mais ce n'est qu'en 1971 qu'il se
lance dans l'illustration, convaincu par un autre artiste, John
Alcorn. Un de ses premiers travaux sera Cendrillon de
Perrault, où il décide d'abandonner les représentations
habituelles d'une Cendrillon dans un monde magique et féerique
pour la faire vivre dans l'Angleterre du début du XXème
siècle. Une véritable révolution qui fera son
succès. Il illustrera encore plusieurs contes avant de se
lancer sur Pinocchio, en 1988.
Le travail
d'Innocenti s'exprime par de nombreuses vignettes qui donnent du
poids au récit, mais surtout par de splendides planches sur
une page ou deux, des planches qui regorgent d'une multitude de
détails. Le réalisme de ces peintures est tel que l'on est
directement transporté dans l'Italie du XIXème siècle.
En regardant l'illustration de l'arrestation de Geppetto, on croirait
entendre la foule le huer, mais aussi sentir les odeurs du linge
étendu, mélangées à celles des crottes de
chien. Plus loin, le ventre du Requin semble générer un
écho formidable, le Pays des Jouets n'est que joie et bonheur,
les petits villages d'une Italie besogneuse grouillent d'une foule en
plein travail.
Chaque planche,
qu'on admire parfois jusqu'à en oublier le texte, est une
réussite et marque les esprits. En particulier, celle de la
pendaison est un véritable choc. Imaginez Pinocchio, pendu à
un arbre avec la maison de la Fée Bleue en arrière-plan,
au milieu d'une sombre forêt aux arbres dépouillés.
L'illustration parfaite du froid, du désespoir et de la mort.
Comme dans le texte de Collodi, Innocenti n'épargne rien aux
enfants. Comme dans tout bon conte, faudrait-il sans doute rajouter.
L'histoire de ce
pantin de bois est un reflet de l'enfant qui doit abandonner son âme
pour devenir mature dans un monde difficile, une histoire qui parle à
chacun d'entre nous. C'est certainement pour cette raison que ce
conte est devenu universel : on ne compte plus les adaptations au
théâtre ou au cinéma (jusqu'au raté de
Roberto Benigni).
Cette édition
des Aventures de Pinocchio saura ravir petits et grands, selon
la formule consacrée, par la grâce de superbes dessins
de Roberto Innocenti.
nazonfly []

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