9/10L'Automne à Pékin

/ Critique - écrit par Filipe, le 10/11/2003
Notre verdict : 9/10 - Ni en automne, ni à Pékin... (Ecrivez votre critique)

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Amadis Dudu suivait avec conviction la ruelle étroite qui constituait le plus long des raccourcis permettant d'atteindre l'arrêt de l'autobus 975. Tous les jours, il devait donner trois tickets et demi, car il descendait en marche avant sa station, et il tâta sa poche de gilet pour voir s'il lui en restait. Oui. Il vit un oiseau, penché sur un tas d'ordures, qui donnait du bec dans trois boîtes de conserves vides et réussissait à jouer le début des Bateliers de la Volga ; et il s'arrêta, mais l'oiseau fit une fausse note et s'envola, furieux, grommelant, entre ses demi-becs, des sales mots en oiseau. Amadis Dudu reprit sa route en chantant la suite ; mais il fit aussi une fausse note et se mit à jurer.

Dès les premiers instants, Boris Vian requiert la complicité de son lecteur via une multitude de situations loufoques, sans jamais donner l'impression de vouloir en rester là. Les premières pages suggèrent un monde à part, qui ressemble vaguement au nôtre. Dans le noir. L'Automne à Pékin est le récit de plusieurs quêtes, qu'initie le sympathique Dudu et que Boris Vian achève lui-même, en bon ingénieur, en spécifiant qu'il est possible de concevoir n'importe quelle solution. Raymond Queneau qualifiait L'Automne à Pékin d'oeuvre difficile et méconnue, puisque parsemée de confusions sémantiques et d'effets stylistiques, qui lui confèrent une certaine densité qui ne saurait en aucun cas être négligée. Le risque étant en effet de rendre la lecture du livre clairement insignifiante. De ce fait, on ne saura jamais quand et où se situe l'action. Certainement pas en automne, ni même à Pékin.

Les personnages, sans être de gentilles marionnettes, ne sont que très brièvement caractérisés. Ils ne symbolisent pas grand chose à eux seuls. C'est en revanche de leurs rencontres que naissent ici ou là, de temps à autres, quelques brillantes réflexions. Le sourire aux lèvres et la mine de graphite aiguisée, Boris Vian se jette corps et âme sur tout ce qui bouge ou ne bouge pas. Il se moque éperdument des croyances spirituelles et invente sa propre religion à partir de dictons et de comptines. Il dénonce le fonctionnement injuste des grandes entreprises qui privilégient leurs bienheureux dirigeants au détriment de l'existence de leurs lots d'exploités. Il ridiculise médecins et ingénieurs, et s'en donne littéralement à coeur joie lorsqu'ils ont aussi choisi d'être homosexuels. Boris Vian ne manquera d'ailleurs pas de citer ce bougre de Baudelaire en réaffirmant qu'aimer une femme intelligente est un plaisir de pédéraste.

Cet Automne à Pékin est aussi, et peut-être avant tout, le récit d'une histoire d'amour, que l'on qualifiera non sans mal de curieusement dramatique. Dès lors s'ensuit une importante réflexion sur l'amour, observé au microscope sous toutes ses coutures et qui obstrue toutes les autres pensées. Mais en fin de compte, quel est le poids réel de toutes ces réflexions, lorsque nous sommes les bienheureux témoins de cet invraisemblable Automne à Pékin ? De son affluence record en terme de décès ? De tous ces abrutis qui ont su y trouver refuge ? De ce médecin qui donnerait sa vie pour sauver celle d'une chaise ? De cet ingénieur qui imagine ce chemin de fer en plein désert ? De cet archéologue qui détruit ses précieux artefacts pour pouvoir les ranger dans ses minuscules réceptacles ? L'Automne à Pékin est un formidable divertissement.

Il achevait de dîner. Le fromage, dont il ne restait qu'un gros morceau, grouillait paresseusement dans l'assiette mauve à trous mauves. Il se versa, pour terminer, un plein verre de lithinés au caramel et l'écouta descendre le long de son oesophage. Les petites bulles qui remontaient le courant faisaient un bruit métallique en éclatant dans son pharynx. Il se leva pour répondre au coup de sonnette que l'on venait de frapper à la porte. C'était le beau-frère de la logeuse qui entrait.

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