9/10L'Arrache-Coeur

/ Critique - écrit par Filipe, le 04/09/2003
Notre verdict : 9/10 - Coup de Coeur... (Ecrivez votre critique)

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Longuement vilipendé par des critiques éternellement hostiles à un quelconque renouveau littéraire, Boris Vian n'aura jamais connu la gloire de son vivant.

Né à Ville d'Avray le 10 mars 1920, il prépare son Baccalauréat scientifique au lycée Hoche à Versailles. Deux ans plus tard, il est reçu au concours d'entrée de l'Ecole centrale des Arts et Manufactures. Des ennuis de santé lui permettent de se faufiler entre les mailles de la mobilisation. Il confectionne, parmi tant d'autres, J'irai cracher sur vos tombes (1946), l'Ecume des Jours (1947), l'Herbe Rouge (1950) et l'Arrache-coeur (1953). Boris Vian meurt le 23 juin 1959 au cours de la projection de l'adaptation de J'irai cracher sur vos tombes, film réalisé sans lui et contre son gré.

L'Arrache-Coeur, dont l'accroche quelque peu austère désignait une arme fictionnelle dans l'Ecume des Jours, fait part des aventures totalement désopilantes de plusieurs ahuris perdus dans les méandres d'un univers poétique en tout point surréaliste. Les adultes y sont d'odieuses créatures capables de toutes les facéties possibles et inimaginables. D'organiser, par exemple, la célèbre foire aux vieux, au cours de laquelle les personnes âgées sont aimablement mises aux enchères. A quelques encablures de là, les enfants explorent quant à eux l'extraordinaire univers féérique dont ils disposent, sans avoir à se soucier des limites que leur imposerait, en temps normal, leur état.

Il est question d'un étrange psychiatre en quête d'expériences vécues. Il est question d'une mère, qui décide de mettre à jour les trumeaux - Joël, Noël et Citroën - que son ventre avait accepté de conserver quelques temps à l'abri des regards. Il est question d'un père malvenu, d'un prêtre adepte du spectaculaire, pour qui la religion restera à jamais un luxe, d'un gondolier accablé par les remords d'audacieux villageois et de bien d'autres cas sociaux.

Le talent ne s'invente pas. Il peut toutefois se réinventer. Au-delà de la satire socio-religieuse et de l'ensemble des dysfonctionnements en tout genre qui y sont dénoncés, l'Arrache-Coeur est un témoignage, une preuve irréfutable de l'immense génie qui animait, qui faisait vivre ce bougre de Boris Vian. L'ouvrage déborde de néologismes loufoques et de trouvailles linguistiques clairement admirables, notamment le fameux délire du tréma. Le livre retrace la descente aux enfers d'une jeune maman névrosée qui éloigne peu à peu sa progéniture du monde vivant. Il évoque de près le destin des retraités, les intérêts de la psychanalyse et des croyances populaires et propose une vision en tout point libertine, totalement libertaire, de la tendre enfance, estimée par l'auteur au même titre qu'une sorte de paradis perdu.

L'Arrache-Coeur est une prouesse dont chacun doit avoir été le témoin, ne serait-ce que pour apprécier l'excellente créativité linguistique de son auteur. Comme l'avait, jadis, parfaitement entrevu Raymond Queneau, Boris Vian est devenu Boris Vian.

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