8/10Alba blabla et moi

/ Critique - écrit par hiddenplace, le 18/11/2011
Notre verdict : 8/10 - Bouche cousue (Ecrivez votre critique)

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Difficile à traiter sans tomber dans les extrêmes (l’indifférence ou au contraire la dramatisation), la blessure que représente le trouble du langage en général est traité dans cet album sous une forme plus onirique et symbolique que celle d’un témoignage immersif.

A quoi ça sert, une bouche ? A manger, embrasser, mordre, sourire, bailler, respirer, siffler, souffler… mais aussi à parler. Mais que faire quand l’attribut ne remplit pas, socialement du moins, cet office fondamental ? Alba Blabla et moi évoque un petit garçon touché par un trouble du langage : le bégaiement. Plutôt que d’exposer cette souffrance souvent source de moquerie et dont l’ampleur est parfois sous-estimée, l’enfant se laisse envahir par le silence, cherche d’autres formes de langage, et sa bouche décide de fuir. Cette privation se trouve directement confrontée à son inverse, en la personne d’Alba, la petite voisine bavarde, très bavarde… trop bavarde ?

Alba blabla et moi
Illustration d'Anne-Lise Boutin, 
issue d'Alba Blabla et moi, texte
d'Alex Cousseau, Rouergue 2011
Sujet délicat traité, comme bien souvent dans la littérature de jeunesse, par l’onirisme et les métaphores (voir Très vieux monsieur par exemple), le thème prend l’aspect d’un récit intime à la première personne grâce au texte d’Alex Cousseau (Les mammouths, les ogres, les extraterrestres, et ma petite sœur). Simple et sans fioriture, mais intensifiée par l’emploi de mots très forts qui mettent l’accent sur une forme de désespoir muet (et sourd),  l’expérience retranscrite par le narrateur touche par la crudité de ces images mêlée à l’innocence de ce regard d’enfant. Ainsi on croise des termes qui bouleversent (« c’est comme si j’étais mort une première fois ») et permettent de percer la carapace d’une personne dont on ignore souvent les pensées. Le symbolique prend également une place importante, et « l’instrument » qui est source du trouble devient l’ennemi à abattre : la bouche disparaît purement et simplement. Comme pour distancier le mal-être et la blessure, le protagoniste différencie sa personne de sa propre bouche, de ce qu’elle fait… ou ne sait pas faire. Il préfère alors d’autres formes de langage, de communication : les gestes des autres parties du corps, les accessoires signifiants, ou encore l’écriture. La mélancolie rencontre alors dans certains passages une forme de cynisme, lors de ces moments partagés avec Alba, mélange de frustration, d’envie, ou de lassitude et de tristesse. La confrontation du mutisme avec le « trop plein » de langage apparaît comme une situation absurde où finalement l’incompréhension d’un côté comme de l’autre devient maîtresse.

Alba blabla et moi
Illustration d'Anne-Lise Boutin, 
issue d'Alba Blabla et moi, texte
d'Alex Cousseau, Rouergue 2011
L’illustration d’Anne-Lise Boutin, toute en peinture numérique vectorielle, vient appuyer la violence des émotions. Forte de ses aplats et de ses clairs-obscurs, elle met en scène des personnages dont les visages sont proches du masque, et les silhouettes comme dans un théâtre d’ombres  chinoises. Par moment, ce graphisme qui ne garde que l’essentiel, entre figuratif, abstrait et symbolique, rappelle la concision des logotypes. L’absence de bouche sur le narrateur, fidèle à l’image qu’il se renvoie lui-même, a une connotation volontairement austère et inquiétante. L’arrière-plan noir installe une obscurité autour de l’enfant (lui aussi vêtu de noir), obscurité où il semble vivre en continu, même lorsqu’il est en présence d’Alba. Elle est pourtant elle-même vivante et colorée, uniquement représentée avec la couleur rouge. Les teintes dominantes (noir, rouge, blanc, et une gamme de gris colorés) déjà très franches, le sont d’autant plus grâce à la technique de l’aplat. De fait, qu’il s’agisse des grandes zones opaques ou des petits éléments ciselés du décor, chaque détail insuffle sa force à l’ensemble de l’illustration. Plutôt théâtrale et saisissante, celle-ci est adoucie par la légèreté des courbes et arabesques, motifs subtils et fleuris qui envahissent les planches et leur donnent de la vie et un aspect raffiné. Au fil des pages et du récit, on sent d’ailleurs clairement que les couleurs vives, la végétation, ainsi que la parole qui refait surface, s’emparent de l’obscurité et du silence.

Difficile à traiter sans tomber dans les extrêmes (l’indifférence ou au contraire la dramatisation), la blessure que représente le trouble du langage en général est traité dans cet album sous une forme plus onirique et symbolique que celle d’un témoignage immersif. Il en donne une vision par moment sombre mais offre une issue optimiste, qui invitera les jeunes lecteurs à l’empathie et l’acceptation de la différence.

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